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Un espace pour respirer et me souvenir de ce que j'aime… Un lieu aussi où nous serons deux à nous exprimer, Marcelle et Jean-Louis.
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lundi 19 avril 2010

histoire de la famille Poussegrain 2

2
Résumé
1794: l'artilleur Poussegrain avait la guigne, La Poussegrain son épouse enceinte voulait une fille, mais ce fut un fils, prénommé Juste. Le héros, c'est Juste, pour le moment.

À quelque temps de là, sur la route de l’Autriche Poussegrain père réapparut bizarrement à Lyon dans la boutique d’un fripier, le ballot de ses hardes militaires sous le bras, dont il espérait tirer de quoi s’offrir un casse-croûte. Le boutiquier, qui était patriote, dépêcha son fils en douce au Comité de Salut Public et fit durer le marchandage jusqu’à l’arrivée d’une escouade de gardes…

On emmena Poussegrain et ses loques d’uniforme accusatrices. L’aurait-on arrêté deux ou trois jours plus tard, que même déserteur il pouvait sauver sa tête, mais on vivait les derniers feux de la Terreur jacobine. Poussegrain l’ancien fut guillotiné le 7 Thermidor avec une charretée d’ennemis de la nation.

Le petit Juste pour sa part, connut la vie précaire des fils de vivandières, qui est une sorte de bohème militaire par les chemins de l’Histoire. À deux ans, il entrait à Milan derrière Bonaparte ; il prit son premier bain quelques mois plus tard dans l’Alpone, où il tomba malencontreusement du dos de sa mère tandis qu’elle détroussait des soldats morts sous le pont d’Arcole. Comme on était en novembre, il bleuit si fort que la pauvre femme dut interrompre son labeur et le ramener dare-dare au chariot avant qu’il ne prît mal. Elle lui donna une bonne fessée, autant pour le réchauffer que pour le punir du manque à gagner.

De ce jour, Juste conserva une prévention irraisonnée contre la baignade que la mort de sa mère dans des circonstances comparables, des années plus tard, devait encore renforcer. Tant qu'il vécut par monts et par vaux, molécule anonyme perdue dans le vaste remugle de pieds de la troupe, cela ne porta guère à conséquence. Ce n'est qu'en rejoignant la société civile, et plus précisément la société de femmes accoutumées à une toilette hebdomadaire, voire quotidienne pour certaines extravagantes comme celle qu'il épousa, ce n'est qu'en découvrant les senteurs de la paix qu'il eut à souffrir de se laver.

Toutefois, il était encore loin de ces extrémités : à trois ans, il assistait à la bataille de Rivoli. Le petit commerce de la vivandière prospérait ; elle avait pu remplacer les deux bourrins efflanqués qui tiraient sa roulante depuis l’occupation de Nice, en 1792, par de robustes bêtes de labour italiennes. Les soldats se pressaient devant son chaudron les poches pleines, et son magot grossissait au point de lui meurtrir quelquefois les seins en dormant.

Du coup, elle dégoulinait d’admiration et de gratitude envers Bonaparte, qu’il est né coiffé, çuila, faut pas le lâcher ! Malheureusement, malgré sa détermination à coller aux basques du fortuné général ―à la traîne de son étoile, plutôt, car elle ne l’avait approché quelques instants qu’une seule fois―, elle ignora longtemps qu’il était en route vers d’autres cieux, et apprit la nouvelle de l’épopée égyptienne alors que les affaires commençaient à se gâter sérieusement pour les troupes françaises d’Italie…

À cinq ans, Juste apprit l’art de battre en retraite après les défaites de Legnano et de Magnano, sans abandonner la moindre gamelle ni une lentille à l’autrichien ou aux paysans ingrats qui leurs jetaient des pierres au passage. Sainte Barbe, qui est la patronne des artilleurs —des artilleurs français s’entend—, dut étendre sur l’enfant de feu Poussegrain et sa mère une aile miséricordieuse, car ils survécurent à la poisse obstinée des troupes républicaines jusqu’au retour de Bonaparte.

Alors, le vent tourna presque du jour au lendemain et le gamin put fréquenter à nouveau les parages de la victoire : il connut Marengo à six ans, Austerlitz à onze, et Iéna, Friedland, Wagram… Bref, il poussa tel qu’on peut s’attendre à pousser à la traîne d’un conquérant, mêlé à l’écume de son sillage.
(à suivre, peut-être…)

Le début est là… La suite ici…

mardi 13 avril 2010

L’étrange et véridique histoire de la famille Poussegrain

1

Le père de Juste Poussegrain laissa peu de traces de sa personne ici-bas, mis à part son fils et, ultime vestige: une pièce d’archives, où son patronyme égaré dans une liste de ci-devant, figure amputé du prénom par une malencontreuse tache d’encre. Au dire de Juste, c’était un artilleur de la République, la Première, aux temps héroïques où les épaulettes d’officier poussaient du sol gras d’un champ de bataille plus vite que les pâquerettes, à la portée du premier venu courageux, pas trop sot, et plutôt chanceux.

Il n’y a aucune raison de penser que l’artilleur Poussegrain fut moins vaillant qu’un autre, puisqu’il combattit de-ci de-là durant six années de sa vie sans prendre la poudre d’escampette, mais il manquait de jugeote. Et avec ça, il avait une guigne à faire peur, surtout qu’il tirait au canon de son état. Ambitieux et cupide, disposition d’esprit qui peut toucher le simplet aussi bien qu’un sujet éveillé, il s’était enrôlé un matin de carmagnole dans l’armée qui traversait son village, parce qu’il voulait devenir riche promptement, et qu’il trouvait astucieux de s’en remettre à l’étoile d’un chef pour le mener sur les chemins de la fortune. A trente ans, il était donc toujours artilleur et servait dans l’armée d’Italie lorsque survinrent, en 1794, les événements qui devaient le perdre. Il lui fallut d’abord épouser une vivandière enceinte de six mois, une rosse disgraciée mais vigoureuse qui expédiait à la main un boulet de huit livres à dix pas, après qu’elle l’eut convaincu d’un coup de genou aux couilles d’assumer ses prétendues responsabilités.


La mégère des régiments avait sa petite fleur au cœur : elle rêvait d’accoucher d’une délicate fillette qu’elle emmailloterait de dentelles, cajolerait d’un bout de l’année à l’autre, entourerait tant et plus de ces soins, de cette tendresse qu’elle n’avait jamais connus dans sa putain de vie. Elle veillerait farouchement à lui épargner les outrages de la soldatesque et l’établirait un jour mercière dans une ville tranquille, grâce à ses économies, à moins que la mignonne n’épousât un sous-officier de cavalerie bien propre, et ne se métamorphosât par conséquent assez vite en jeune veuve attendrissante qu’un valeureux capitaine remarierait. La petite à coup sûr vieillirait maréchale, l’époque y était propice. On la prénommerait Justice en hommage à la république, car la vivandière était patriote. Concurremment superstitieuse, elle voulut par contre qu’un curé à l’ancienne dispensât à ses épousailles une bénédiction garantie par le Saint-Siège plutôt que par la Constitution.


Poussegrain rétribua sur sa solde divers intermédiaires et le prêtre réfractaire qui vint les marier en pleine nuit au fond d’un bois. Le curé, un escogriffe affamé, dévora à lui seul la moitié du panier de victuailles prévu par la vivandière pour sustenter la noce, laquelle se réduisait aux époux ainsi qu'à deux artiflots en guise de témoins. Trois mois plus tard, l’artilleur paya encore le baptême clandestin du jeune Poussegrain, tombé au petit matin de l’entrecuisse maternelle sur les sacs de haricots secs de la roulante. Le garçon fut appelé Juste, par dépit, et en souvenir d’une fleur fanée.


Sur ces entrefaites, un nouveau général prit le commandement de l’artillerie à l’armée d’Italie, un certain Buonaparte, petit, maigriot, agité, pète-sec. Dès qu’il eut l’occasion de l’apercevoir au cours d’une espèce de manœuvre de bienvenue, Poussegrain l’ancien jugea qu’il ne payait pas de mine. D’instinct, il pressentit que le Corse manquait d’envergure ; ce n’était pas sous ses ordres que l’on pouvait escompter accomplir de grandes choses, ni par conséquent se remplir les poches. D’ailleurs dès son arrivée, un homme de valeur comme le capitaine Ducoin, dont la grande gueule et la culotte distendue par les plus fières gonades du régiment présageaient à eux seuls d’une haute destinée, Ducoin disparut du jour au lendemain. Le bruit courut qu’il allait rejoindre Dumouriez à l’étranger, au service des émigrés de l’ancien régime. On entendrait parler de lui avant peu !


L’artillleur Poussegrain comprit qu’il atteignait un tournant important de sa vie : lui aussi devait choisir une bonne fois le camp des gagnants. Ainsi résolu à repartir d’un meilleur pied, il tenta plusieurs nuits d’affilée de mettre la main sur le sac de tissu dans lequel son épouse serrait de l’or. Comme elle le portait sous la chemise, suspendu au cou par une chaînette de cuivre, ce n’était pas une affaire simple, d’autant que le haut du sac, souple et vide, se trouvait généralement coincé entre les seins lourds. Des liaisons nerveuses d’une exquise sensibilité semblaient s’être développées au fil des économies entre la peau de sa femme et la poche de lin graisseuse. A peine Poussegrain effleurait-il le sac, que la vivandière sortait du sommeil le plus profond, les yeux allumés, soupçonneux à la clarté de la lampe à huile. Il en avait chaque fois le frisson et feignait de dormir, tandis qu’elle l’épiait ensuite longuement. Sans doute songea-t-il à l’estourbir, on ne sait, mais si ce fut le cas, la peur de louper son coup dut le retenir…

«Ton cochon de père, la nuit qu’il a tiré ses grègues, j’l’ai vu debout à côté de ma paillasse avec une buche. Quoi que tu fiches? j’y ai demandé. Y a du bruit dehors, j’descends, des fois qu’on s’en prendrait aux chevaux, qu’il me dit, faux comme le cul de la marquise. » À défaut d’or, Poussegrain l’ancien emporta donc une bûche de la réserve lorsqu’il déserta l’antre conjugal et l’armée française à la fois.

(à suivre par là)

(Ce texte connaîtra une suite, dans la mesure où il aura des lecteurs, mais les épisodes à venir ne respecteront pas nécessairement l'ordre chronologique: nous nous réservons la possibilité de faire intervenir d'autres personnages d'une longue lignée. Ce qui, d'ailleurs, a été déjà le cas avec la publication de «La vérité en quelques lignes sur Yvonne Ruchel»)

Notez que «l'Histoire des Poussegrain» sera, à l'avenir, signée Le coucou au lieu de Michel Grimaud par simple commodité, pour éviter les embarras de connexions multiples…

mardi 23 février 2010

Romance

Je regarde ton front, il ferme ton visage incliné, comme un mur intime déroberait le paysage de mon amour. Un mur réchauffé de soleil, tendre et lisse du beau poli de l'ambre. Un mur. Je te regarde, retirée dans un ailleurs où je ne suis pas. Je dis: redresse la tête, tu respireras mieux. Tu étires le cou, tu relèves ton visage et souris. Tu dis: c'est que j'ai tant de musique dedans, ça pèse! Nous rions et nos mains se rejoignent par dessus la table. Je presse la tienne, juste assez pour confier un élan de dévotion sans infliger de douleur. Il faut aux passions de l'âme des corps sûrs pour en soutenir la violence latente ; peau, chairs, muscles et os perdent avant nous l'aptitude à la fougue. Je la regarde, cette main dans la mienne trop grande pour elle, fragile et vaillante, ses doigts déliés, la soie froissée des années qui passaient quand nous vivions sans horloge. Cette main belle, je la regarde, je veux croire qu'à cet instant nous pensons l'un et l'autre que tout a commencé de cette façon, avec ta main dans la mienne. Ou bien était-ce par tes doigts tressés aux miens, car tu as toujours eu une avance d'audace sur moi —mais qu'importe?

C'était un salon pénombreux de la Plaine Monceaux, rempli de menues choses luisantes dont je ne me souviens plus, sinon d'une carte postale sous verre qui représentait un château de Normandie où les propriétaires de l'appartement avaient vécu. Le décor mélancolique d'une bourgeoisie aimable et usée. Près de la porte se trouvait ce piano droit sur lequel tu venais travailler plusieurs fois par semaine. De l'autre côté de la porte, un bout de couloir séparait le salon de la chambre où je logeais. Je la regagnais tôt le matin pour dormir un peu, au bout d'une nuit de veille fastidieuse. C'est là que j'ai commencé à vivre plongé dans tes gammes et tes exercices, comme on peut parcourir le sous-bois dans la rumeur des frondaisons, sans l'entendre. C'est là qu'un essor de ballade ou de scherzo me mettait en émoi, comme on suspend sa respiration aux trilles soudains d'un merle. J'ai fait sur tes pas le grand voyage à la musique qui ne s'est jamais achevé, puisque j'étais né au désert et que l'immensité du monde m'attendait.

Tu étais entrée un matin, tu avais la clef, on ne m'avait pas averti de ta venue. Bonjour, je viens répéter, Alban me prête son piano, je n'en ai plus où je suis, avais-tu dit, comme contrariée de mon apparition au seuil de la chambre. J'ai oublié ce que fut ma réponse, mais non la gaucherie de ma retraite précipitée. L'occasion de nous présenter l'un à l'autre était passée, ta beauté remparée d'indifférence, ma timidité, en contrariaient pour un temps le retour. De l'autre côté de la porte, le discours magique de tes mains me parlait sans mots d'histoires toujours renouvelées. Étonné de moi-même, de ce que sans l'avoir recherché ta musique m'élevait, bientôt je m'étonnais de toi. Ce n'était qu'après ton départ, quand la trace de ton parfum et l'aimable fantôme de ta silhouette souple erraient encore dans l'appartement, que me venait aux lèvres la question: qui êtes-vous? J'ignorais encore qu'une telle interrogation en recouvre des milliers d'autres, et que l'on peut chaque matin redécouvrir une seule personne.

Au fil des jours cependant, j'avais appris ton prénom et su que tu venais du sud, même si tu étais née derrière la Butte Montmartre. Non, cela, le lieu de ta naissance, je l'ai connu beaucoup plus tard. Tu venais d'un autre sud que le mien et je t'appelais par ton prénom, bien que nous nous soyons vouvoyés trop longtemps. Souvent, il nous arrivait d'être seuls la matinée entière dans l'appartement, nous nous retrouvions à bavarder quand l'envie d'une cigarette te prenait. Alban t'avait parlé de ces choses rimées d'une adolescence tardive, qu'il m'arrivait de dire certains soirs devant des soupeurs du Quartier Latin, tu exigeais d'en savoir davantage… Mais Alban ne m'avait rien révélé, ou si peu, de toi. Quand mes laborieux détours imposés par l'inculture musicale nous ramenaient enfin à ta personne, dont je comptais percer les défenses sur les secrets de la vie ordinaire, tu te dérobais dans la musique. J'ai vite deviné qu'elle te servait de refuge, mais j'ai mis des années à comprendre qu'elle était le sang qui t'a gardée en vie.

Enfin un jour, dans l'un de ces moments de complicité curieuse et inégale, sortant de ta réserve tu racontas un rêve que tu venais de faire. Chopin en personne t'avait rendu visite, chez toi, et tu n'avais pas résisté à la tentation de le questionner à propos d'une petite note singulière dans ta ballade préférée. Quelle était donc sa raison d'être? Ah! cette note… C'est quand on connaît quelqu'un assez bien pour lui dire: tu.

Je te regardai, ébloui de te découvrir la grâce d'un rêve pareil, et ne sachant comment revenir à notre coin de table de salle à manger, un peu piteux, je dis: alors, cette petite note n'est pas pour moi! Tu ris comme ce soir, plus fort car nous étions jeunes, et, je le crois bien, tu pris ma main dans la tienne. Nous sommes restés un long moment ainsi, à nous regarder en silence, embués, avant que nos doigts ne s'enlacent en se serrant très fort.




lundi 19 janvier 2009

Royal cauchemar


Cinq heures. Illuminé de haut en bas, le palais, livré aux outrances révolutionnaires du peuple, semblait un volcan éventré. Le sommet crachait des flammes, à tous les étages on jetait à travers les baies fracassées des meubles précieux, des trésors, on défenestrait ses derniers fidèles. Plein d'effroi, il courait pour quitter la ville. Il courait pieds nus, pris au dépourvu par l'insurrection, comme dans ses plus mauvais rêves.
Il reçut au visage le souffle froid et odorant de la campagne, il se crut sauf. C'est alors qu'une vieille femme surgit d'une masure ; elle ouvrait de grands bras décharnés pour lui barrer le passage. Tout de suite elle remarqua ses pieds nus.
«Tu es le roi, dit-elle accusatrice.
—Laisse-moi passer.
—Je veux ton manteau.
—Je n'ai plus que lui! gémit-il.
—Donne-moi ton manteau, il va neiger et j'ai froid.»
Accablé il ôta le vêtement, puis tandis qu'elle l'enfilait avec satisfaction, il croisa machinalement les mains devant son sexe.
«Ça te fait pas bander, la révolution?» ricana la vieille.
Il se mit à pleurer, alors que tombaient les premiers flocons de neige.
Cinq heures.
La couronne reluisait sur la table de chevet; elle cerclait d'or massif un verre d'eau minérale et une boîte de suppositoires à l'huile de foie de morue. Le roi Budiban II dormait sur le dos, les mains croisées sur la poitrine, solennel. Ses pieds nus sortaient du lit débordé; les gros orteils s'agitaient par intermittence, étirés en arrière avec une raideur vibrante, pénible à observer —des orteils hors du commun, volumineux et pâles, qui dépassaient généreusement les autres doigts de pieds de plusieurs centimètres. Des orteils d'écraseur.

Extrait de L'Arbre d'or, roman publié par les éditions Denoël, collection Présence du futur -1983

jeudi 11 décembre 2008

La vie, Lili ! chapitres 10 et 11

10
Fins de mois

Il faisait de plus en plus froid et cependant on n'avait pas encore vu la neige, le sac ventru de l'hiver déverser sa fête dans la nuit de Paris, le vieux ciel qui pétille, tout gai, et les phares qui poudroient, les enfants épatés, les amoureux aux anges, les râleurs crottés jusqu'aux chevilles…
Dès le vingt du mois, chez les Martinet, on attendait des jours meilleurs. Simon aimait les frites, le saucisson, les bons fromages, Gina les plats gratinés riches en gruyère, les enfants la viande et les desserts, la Nouche les fanes de radis, les salades, les feuilles de choux —ces dernières fantaisies n'étaient pas les plus coûteuses. Dans la première quinzaine, on mangeait une fois rôti, une fois bouilli, avec des macaronis rissolés et de la crème au dessert, ou bien du baba au rhum, des tartes aux pommes. Simon avait ses frites, Gina ses crêpes au fromage. Le bœuf s'accommodait tantôt en grillades de viandes hachées reconstituées, tantôt en daube ou en pot-au-feu. Les poules allaient au bouillon, le ventre rempli de farce, les poulets se rôtissaient avec des frites ou de la purée. Après le vingt du mois, finies ces douceurs! Le même bout de poitrine fumée agrémentait du bouillon de pommes de terre et de carottes plusieurs jours d'affilée, puis il parfumait les haricots ou le riz. Pendant ces repas sans faste, Gina les yeux langoureux, évoquait des noms de plats auxquels ils n'avaient jamais goûté: rognons madère, homard à l'américaine, chevreau aux morilles. Ça faisait passer les haricots.
« Un de ces jours, 'pa, j'épouse une vieille millionnaire et je mange des entrecôtes épaisses comme ça à tous les repas. Pour se refaire une santé, je connais rien de mieux, je me sens une drôle de faiblesse dans les jambes et puis j'ai le dos qui picote…»
Simon haussait les épaules. En fin de mois, Pierre rêvait toujours de millionnaire et d'entrecôte, tandis que ses maladies imaginaires connaissaient un regain.
« Entre dans un garage, apprends sérieusement le métier. Un vrai mécano, à mon bon savoir, c'est bien payé.
— Je dirais pas non, si j'avais la santé, 'pa.
— Fais-toi analyser, que t'as peut-être le sida? s'inquiétait brusquement Gina.
— Je l'ai fait, tu penses! on m'a rien trouvé.»
Parfois, Daniel ramenait de l'étage au dessous du gigot, ou un beau morceau de mouton. Daniel et Malik étaient inséparables, et quand les Algériens faisaient la fête, ils oubliaient rarement d'offrir quelque chose aux Martinet. Gina de son côté envoyait de la tarte et du cake lorsque la paie rentrait, mais avec ces diables de gens, on se trouvait toujours en retard d'une gentillesse. Cela ennuyait Gina qui n'aimait pas les Arabes. Elle embrassait volontiers Malik ou Yasmina sa soeur, parce qu'ils étaient de beaux enfants, mais elle se méfiait des adultes.
«Y sont pas forcément tous méchants ni malhonnêtes, mais y sont pas comme nous, pensait Gina. Les Français en France, les étrangers au Sahara, on n'aurait plus de bagarre, et Pierre trouverait du travail!»
Elle se gardait de parler comme ça en famille. Daniel pousserait des hurlements de chagrin, Pierre, qui portait toujours sa petite main «touche pas à mon pote » au col de la chemise, partirait en claquant la porte, quant à Simon, il se fâcherait au point de ne plus lui adresser la parole pendant deux jours. Il avait ses idées, Simon. Lili, folle de son père comme elle était, acquiesçait de confiance à ses discours. En tout cas, Gina restait sur ses positions, parce que pour en changer, il aurait fallu se poser des questions, et c'était plus simple sans.
Les dix derniers jours du mois, Gina guettait avec inquiétude un éternuement, le moindre signe de refroidissement chez la Nouche. La petite choisissait toujours cette période pour tomber malade, des coups de fièvre à cause du nez, des oreilles, de la gorge, de la colique… Le docteur Chamoun faisait crédit, mais la pharmacie… Gina vivait l'attente de la paie dans la morosité, ses joues devenaient moins roses, ses yeux moins vifs, elle se cherchait des cheveux blancs, rabrouait les enfants. Pierre n'était qu'un bon à rien qui finirait mal, Lili une empotée, la Nouche une sale pisseuse, et Daniel une montagne d'embrouilles, avec tous ses mensonges. Lorsqu'elle s'avisa que ce dernier faisait de véritables efforts pour apprendre ses leçons, elle s'énerva :
« Tu étudies maintenant! Qu'est-ce que tu mijotes, hein?
— Rien, 'man, c'est à cause de la nouvelle maîtresse, quand on a mal appris, ce qu'elle peut inventer! Elle est drôlement forte ma maîtresse, plus forte que tout le monde! Et elle a de ces idées… Mais depuis qu'elle sort avec Pierre, elle me rate jamais, vu qu'elle veut montrer que je suis pas son chouchou.
— Eh! il aurait pu me le dire. Une institutrice… on se met bien dans la famille. Elle est jeune au moins? s'inquiéta Gina qui pensait aux vieilles millionnaires de fin de mois.
— Bof! comme lui, quoi! mais elle est drôlement chouette…»




11
Présentations

Quand s'effilochaient les ors, s'éventaient les épices de ses enfances rêvées, Madi se sentait bien à l'étroit dans la vie réelle. Un beau destin ressemblait à son avis à un habit d'arlequin, et comme un jeu de gosses fantasques, il se conjuguait au conditionnel:
Ici, ce serait la vie d'artiste, j'entrerais en piste en marchant sur les mains ;
Ici, ce serait la vie de château, je sonnerais Gabriel pour déplacer l'échelle de la bibliothèque;
Encore ici, la vie dangereuse, j'escaladerais les gouttières comme une ombre, avec ma carte de visite blanche entre les dents;
Puis ici, la vie moderne, j'inventerais un robinet à retenir le temps et j'aurais le prix Nobel;
La vie mystique, je serais abbesse et bienheureuse;
La vie de bohème, je fréquenterais des gens sublimes;
La vie aventureuse… Vies simultanées, multiples, magiques! Madi solitaire dans sa chambre trop petite et sa jeunesse déjà trop courte, se languissait d'une existence chatoyante. Sur elle pleuvait le silence, froid, insupportable. Avant de connaître Pierre, elle se versait alors deux ou trois doigts de cognac, histoire de se dilater le cœur, mais ensuite elle s'effrayait de boire, elle se croyait une fille perdue. Ces moments d'amertume devenaient plus rares depuis que Pierre passait ses soirées et ses dimanches avec elle. Ils allaient au cinéma, ils s'embrassaient, ils faisaient l'amour, elle corrigeait des piles de cahiers, préparait ses cours, il lisait allongé sur le lit, elle écrivait en province à ses père, mère, frère et sœur, ils marchaient d'un bout de Paris à l'autre, il bricolait le vieux téléviseur à lampes récupéré pour Madi dans les bennes par monsieur Bouquet, elle fabulait, il l'écoutait béat. Ils étaient plutôt sages en somme. Une fois, afin de satisfaire à la prière de ses parents, Madi rendit visite à ses cousins de Montmartre. Elle entraîna Pierre et le présenta ainsi :
« Pierre mon fiancé, parachutiste…»
Quand ils repartirent, Pierre furieux demanda si elle avait déjà vu un parachutiste coiffé à la mode punk, et si elle prenait ses cousins pour des idiots. Elle jura qu'ils devaient être très contents qu'elle fût fiancée à un fonctionnaire.
« C'est la sécurité de l'emploi, tu saisis?»
Pierre à son tour aurait voulu que Madi connaisse sa famille, cependant elle inventait toujours des prétextes qui empêchaient la rencontre. Madi se méfiait. Elle trouvait Pierre beau, pas bête, gentil, mais anormalement évasif et trouble sur ses activités, alors qu'elle le devinait sans travail la plupart du temps. Elle pressentait aussi la pauvreté indécrottable des Martinet, et l'éventualité d'un rapprochement avec eux la rendait circonspecte. Vers quelle bourbe mouvante risquait-elle de se laisser attirer?
Aux vacances de Noël, Madi disparut sans crier gare. Pierre reçut une vue du château de Pau postée de Mourenx-Ville-Nouvelle, avec une ligne tendre: «Je t'aime, je t'embrasse partout.». Il perdit l'appétit, recommença à souffrir des maux imaginaires dont on n'entendait plus parler depuis qu'il était amoureux. Il devint irascible et fétichiste. Il s'enfermait dans la chambre pour disséquer les cahiers, les classeurs de Daniel, à la recherche d'une annotation de la main de l'institutrice, d'une simple biffure, devant lesquelles il s'extasiait longuement. Daniel observait d'un oeil incrédule la passion soudaine de Pierre pour l'histoire de France, la géographie, les sciences naturelles, ou l'arithmétique. Il admirait son grand frère, parce qu'il était grand justement, et libre, et décontracté, et qu'il pouvait embrasser la maîtresse, cette star du tableau vert, sans risquer de conjuguer à tous les temps de l'indicatif: «je suis un garçon poli, pour faire un câlin avec la maîtresse, je demande la permission». Mais ce nouveau goût pervers pour les cahiers scolaires ne lui disait rien qui vaille. La cohabitation devenait pénible, Pierre gardait la lumière allumée la nuit jusqu'à des heures terribles, il injuriait Daniel, le bousculait au moindre soupir, il bouleversait son placard, un vrai barbare, à la recherche de nouveaux écrits de Madi, et reprochait au gamin d'avoir oublié des affaires à l'école. De guerre lasse, Daniel emprunta les cahiers de Malik, puis ceux d'Alfonso, de Laurent. Pierre déchira sans vergogne une page de rédaction de ce dernier, particulièrement riche en zébrures rouges, points d'exclamations, notes marginales, et rehaussée surtout de trois phrases autographes de Madi. Cette indélicatesse provoqua une dispute entre Laurent et Daniel.
Les gamins jouaient comme d'habitude à l'étage des Africains, ils tétaient à tour de rôle la chienne d'Alfonso, une brave bâtarde qui nourrissait déjà six chiots par ailleurs, lorsque Laurent, qui venait de découvrir le vol, arriva furieux. Il traita son ami de tous les noms, l'accusa de vouloir sa perte à la prochaine inspection des cahiers. Ils en vinrent aux mains, roulèrent sur le palier. Laurent, rond et lourd comme un poulet de batterie, aurait rossé son adversaire, sans l'intervention de Coucoureux, le vieux du sixième, arrivé clopin-clopant sur sa jambe de bois.
Homme rugueux, cet ancien couvreur qui s'était un jour écrasé sur une verrière après une chute de vingt mètres, habitait l'immeuble depuis cinquante ans. Il vivait avec sa femme sous les toits, malgré son infirmité, et refusait farouchement de quitter son appartement parce qu'il aimait regarder la vie de haut. D'un bout de l'année à l'autre, on l'entendait pester dans l'escalier contre le laisser-aller du voisinage. On l'appelait le vieux coucou, quelquefois sans intention désobligeante. Sa figure balafrée et son pilon de bois inquiétaient un peu les gosses, mais pas trop, à cause des bonbons qu'il distribuait à l'occasion pour faire oublier ses coups de gueule.
« Allez vous étriper ailleurs, sale engeance!»
Du bout de sa béquille, Coucoureux rétablit l'ordre à l'étage, puis poursuivit son escalade, maugréant. Daniel et Laurent se boudèrent plusieurs jours, mais se réconcilièrent le matin de la rentrée sur le chemin de l'école.

Dans la joie des retrouvailles, Madi se laissa enfin attirer chez les Martinet. Après la dépense des fêtes de fin d'année, ces derniers eurent de la peine à organiser un repas digne d'une fiancée institutrice, pourtant chacun fit son grand et son petit possible: Pierre se procura, on ne sut trop comment, une énorme boîte de choucroute pour collectivité; Simon et Lili offrirent le vin blanc grâce à leurs maigres pourboires; Gina fit une tarte au sucre, et Daniel lui-même ramena un pot de crème de chocolat à la noisette. Ce geste généreux lui valut des questions embarrassantes des parents, il le regretta.
C'était un dimanche de janvier, la pluie crépitait sur les vitres de la salle à manger. Gina attendait Madi, comme une sportive attend l'épreuve. Elle l'accueillit l'oeil en éclat, la poitrine agressive, la fesse hautaine. La petite était maîtresse d'école, soit, et l'instruction une belle chose, mais Gina n'entendait pas se laisser intimider. Nantie de son seul certificat d'études, elle pourrait en remontrer sur bien des points à la jeunette. Gina offrit un gros baiser à chaque joue rose de Madi. Elle la détailla de face, la fit virevolter pour contempler son dos, l'air approbateur. Lili, le regard en dessous, admirait Madi, se demandait si elle deviendrait un jour aussi jolie. Daniel se faisait tout petit dans l'espoir qu'on l'oublierait, les adultes ont la mauvaise habitude de combler leurs silences avec des considérations scolaires sur les enfants. Simon trouva Madi mignonne à souhait, il présentait son meilleur profil, prêt à évoquer incidemment quelques unes de ses lectures. Gina ne lui en laissa pas le temps. Elle prit la parole et ne l'abandonna plus. Elle allait, venait de la cuisine à la salle à manger, le verbe haut, ininterrompu, elle trônait au bout de la table, sa présence emplissait l'appartement.
« Vous êtes jeune, mademoiselle Madi, et jolie, alors profitez du bon temps, vous mariez pas trop vite! Remarquez, même avec un mari, la femme qui essaie plus de plaire devient filasse et sac de pommes de terre. Vous êtes pas de mon avis?
— Oui, madame.
— Mon Pierre est un beau gars bien gentil, mais pour le reste, il serait plutôt bon à rien, il trimballe une flemme!
— 'Man! s'écria Pierre.
— Oui mon grand, mademoiselle Madi me reprochera pas de vanter la marchandise. Remarquez mademoiselle Madi, le reste de la famille vaut à peine mieux: Lili est tout empêtrée de ses quinze ans, Daniel ment même quand il dort, Simon…
— Gina!
— Eh, quoi! Simon bon époux, bon père, est sans ambition. Si j'étais l'homme de la maison, à cette heure je serais directeur de banque. Dans la vie, faut vouloir beaucoup pour obtenir un peu. J'ai toujours tout voulu.»
Personne d'autre ne réussit à placer un mot durant le repas. Tous regardaient Gina, médusés. On arriva au café, elle les saoulait encore de paroles. Ce que voulait Gina à présent, c'était parler du bonheur qui s'apprend ailleurs que dans les livres de classe. Elle devenait confuse. Cherchez le bonheur, il est toujours quelque part, avait-elle envie de dire sans y parvenir, peut-être parce qu'elle les sentait trop différents d'elle: la Nouche et Daniel trop petits, Lili trop rageuse, Pierre trop égoïste, Simon content de son trou, et cette Madi que Gina devinait insatisfaite.
«Y savent pas ce qui est bon, ils sont mal faits! »
Elle s'humectait les lèvres d'un coup de langue, et se contentait de leur rapporter les petites choses de la vie quotidienne dans laquelle elle cueillait le meilleur. Une succession de faits qu'elle égrenait sans reprendre souffle, ou si peu.
La naissance de Lili —la première fille que Simon ne se lassait pas de bercer—, une nuit d'août passée en famille sur un banc pour voir les étoiles filantes, le permis de conduire de Pierre, la guérison de Daniel après sa méningite, la robe blanche à volants que Simon lui avait offerte… tant de choses encore, un souvenir en appelait un autre. Gina parlait toujours lorsque Madi et Pierre prirent la fuite, le temps qu'elle respire. La porte fermée sur eux, Gina souffla bruyamment et dit haletante :
« Maintenant les enfants, laissez-moi me reposer, je suis morte.
— Positivement, qu'est-ce qu'il t'a pris, ma Gina?
— On allait pas s'en laisser imposer par une maîtresse d'école, non? »
(À suivre)

samedi 15 novembre 2008

La vérité en quelques lignes sur Yvonne Ruchel.

A proprement parler, la troisième femme de Gontran n'a été en aucune façon la troisième femme de sa vie, quoique son passage fulgurant y ait laissé un souvenir impérissable. La seule chose que l'on pourrait dire à l'appui d'un décompte aussi discutable, serait qu'Yvonne Ruchel fut réellement la troisième conquête de Gontran le boiteux reçue dans l'intimité de la famille, admise à partager sa chambre de l'hôtel Poussegrain. D'abord Gontran ne l'épousa point. Ensuite, il avait eu bien d'autres aventures en ville avant elle. Enfin, Yvonne Ruchel était le pseudonyme d'un homme travesti. Il faut bien dire un jour la vérité sur le cas d'Yvonne Ruchel.
Cette personne fit entrer le sens de l'horreur et de la perversion dans une maison encline par dessus tout à la mesure. Yvonne Ruchel était peintre, elle jouissait même d'une petite réputation parmi les voyous adonnés au cubisme analytique. La première des deux nuits où Gontran l'introduisit au sein de sa vaste famille, il se passa peut-être des choses choquantes, mais rien du moins n'en rejaillit sur des innocents. Par contre, la nuit suivante, les plus sales instincts de cette personne se déchaînèrent à l'encontre du portrait en pied de Julie Poussegrain, accroché dans l'escalier, noble et belle figure d'ancêtre saisie en pleine jeunesse par la brosse d'un talentueux anonyme du XIXeme siècle. Portrait d'une telle vérité, si vivant, qu'il hurla de désespoir et de douleur jusqu'au matin, mais nul ne l'entendit car Yvonne Ruchel avait drogué tout le monde.
L'agression consista à édifier à la peinture à l'huile, autour de la victime, un appareil de cubes habilement imbriqués, puis à assener de larges aplats géométriques sur toute la surface encore libre du tableau, ne laissant subsister qu'une fenêtre par où apparaissait une moitié de visage défiguré au couteau, pâteux, ainsi qu'un œil agrandi de terreur. Le tout dans les tons bruns et gris sinistres.
Son forfait accompli, cette personne, qui semblait n'avoir séduit le malheureux Gontran qu'à cette fin, disparut.
Le vieux Juste Poussegrain faillit en mourir d'affliction, la famille dut transporter d'urgence le tableau à l'atelier de restauration du Louvre, où il demeura près d'un an en traitement. Au cours des soins, on découvrit que sous la jupe originelle du portrait, un pied manquait inexplicablement, soit que l'artiste eut manqué de temps, pressé de reproduire le vêtement, soit qu'il se fut plus simplement trouvé à cours de pigments carnés. A la demande de la famille, le restaurateur peignit une prothèse si parfaite que rien ne permit par la suite de distinguer l'ancien pied du nouveau.

9 —Rêves scolaires

A l'école, Madi et sa classe voguaient dans un délire organisé vers une année scolaire satisfaisante. M. Bouquet n'en revenait pas. En souvenir de Mlle Baral, il estimait de son devoir d'entourer la nouvelle institutrice de sa sollicitude, comme on doit assistance à l'innocence en péril. Il demandait la permission d'entrer un moment, il écoutait réciter les leçons. Il s'en allait ébouriffé, un sourire errait sur ses lèvres longtemps après sa sortie. Certes, il déplorait que Napoléon se fût lancé dans la campagne de Russie à la seule fin de ramener une pierre de lune, grosse comme un œuf, à sa belle amie, qui n'était autre, évidemment, qu'une lointaine aïeule de Madi. Tant de morts pour une simple question de cœur! Mais après tout, pourquoi la jeune institutrice ne descendrait-elle pas en ligne directe de Christophe Colomb et d'une princesse caraïbe, du moment que les enfants apprenaient l'Histoire? En Australie où gambadaient les kangourous, Madi possédait naguère trois mille moutons, le propriétaire d'une mine d'opales s'était épris d'elle. Il la poursuivait partout, laid, gros, vieux. Elle se réfugia chez les aborigènes qui vivent à l'âge de la pierre, puis lassée de mener une existence trop rude, elle choisit de revenir en France. Les enfants situaient l'Australie sur les cartes sans hésitation.
«D'ailleurs, ce ne sont pas mes oignons», se disait M. Bouquet. La classe se portait bien, la maîtresse aussi.
D'emblée, les enfants aimèrent que la nouvelle maîtresse, jeune, jolie, les considérât le matin avec la mine réjouie de quelqu'un qui se promet une bonne journée. Ça les changeait du regard âpre et inquiet de Mlle Baral. Madi mit vite les choses au point : dans la classe pas de chahut, sinon on faisait le piquet dehors, on était là pour apprendre en s'amusant autant que possible.
Une fois, Daniel et sa bande arrivèrent une demi-heure de retard à cause de la soeur invisible d'Alfonso. Ils faisaient tous ensemble des courses au Monoprix, quand elle avait disparu au moment de payer à la caisse. C'était seulement après de laborieuses explications qu'on les avait laissés repartir. Madi répliqua par son propre cousin invisible. Gourmand, il chapardait à la cuisine et elle se faisait punir à sa place. Il faut donc se méfier des personnes invisibles, parce qu'elles vous font du tort. Les retardataires copièrent cinquante fois qu'ils ne suivraient plus la soeur d'Alfonso au Monoprix, à cause de sa mauvaise habitude de se rendre invisible, ce qui compliquait la vie de tout le monde.
Pendant quelques jours, la classe sembla se replier pour réfléchir. Les enfants se montrèrent sages, presque discrets. Survint alors l'aventure du mort qui empêcha la plupart d'entre eux de réviser les exercices de multiplication, avec des virgules et des chiffres décimaux, pour être précis. Daniel Martinet résuma l'affaire à Madi. La veille, un mort que personne ne connaissait était tombé on ne savait d'où sur le store de l'oncle du cousin de Malik, marchand de légumes rue Montorgueil. Daniel mit des brodequins d'alpiniste au cadavre, ajouta pompiers, sirènes, police, toutes choses justifiant l'impossibilité de réviser ses leçons.
« Les morts provoquent de l'émoi, c'est bien naturel, dit Madi, mais cependant… Moi, quand j'avais dix-sept ans, juste à la veille de passer le bac, mes deux oncles sont morts ensemble.»
La classe était tout oreilles, Madi improvisa. Une mèche de cheveux masquait son oeil gauche quand elle baissait la tête, elle scandait ses phrases de petits coups de règle sur le bureau. Ces deux oncles, bagarreurs, mauvais sujets, ne se supportaient pas. La famille les recevait seulement au jour de l'an ; à table on veillait à les éloigner le plus possible l'un de l'autre… Or donc, à la veille du baccalauréat de Madi, les deux oncles se battirent en duel au revolver. Ils furent ramenés à la famille, tout morts et troués du haut en bas. Le père, la mère, les sœurs, les habillèrent avec de beaux costumes, des chapeaux pour cacher les trous, et des chaussures neuves que le père n'avait jamais pu mettre. On les étendit pour la nuit sur la grande table de la salle à manger à laquelle on mit les rallonges, parce que l'appartement manquait de lits. Madi tremblait en pensant au bac, elle relisait ses cours avec l'impression que tout se mélangeait dans sa tête. Le reste de la famille à peine couché, clac, clac! deux bruits secs résonnèrent sur le plancher. On trouva Nino, le plus jeune des oncles, sans chaussures. Elles étaient difficiles à enfiler, le père pesta:
« Tant pis pour ce bon à rien de Nino, il passera la nuit en chaussettes, il est temps pour les vivants de dormir.»
Le père ajouta que d'ailleurs, chaussures ou pas, la mort n'ôtait rien à Nino de son air désagréable. Ils retournèrent au lit, mais les lampes juste éteintes, un grand bruit de porcelaine cassée les fit accourir. Cette fois, le chapeau de Jackou s'était envolé sur le vaisselier. Tandis que la mère et les soeurs ramassaient tristement les belles assiettes et le sucrier de grand-mère en morceaux, le père recoiffait Jackou et faisait remarquer sa mine sournoise. Au milieu de la nuit, nouvelle alerte : Nino venait de tomber par terre. On le releva l'oeil tuméfié, la bouche mauvaise. Ensuite, Jackou bascula à son tour au milieu d'un fracas de chaises renversées. Alors la mère dit que c'était clair : les frères ne pouvaient pas davantage se supporter morts que vivants. On remonta Jackou sur la table; en plus des trous dans le crâne, il avait une bosse au front. On étendit Nino dans l'entrée. Il était quatre heures du matin quand la maison retrouva son calme. Et le lendemain, Madi passa brillamment le bac. Madi se leva pour aller au tableau. Elle écrivit :
Puisque deux morts n'empêchent pas de passer un examen, un mort n'empêche pas de faire des multiplications.
« Les enfants, c'est l'heure de grammaire. Conjuguez cette phrase à tous les temps de l'indicatif.»


Un jour, M. Bouquet retint Madi quelques minutes avant sa sortie.
« Mademoiselle Lacroux, je vous ai un peu délaissée ces temps derniers au profit de tâches administratives moins plaisantes, je vous l'assure. Comment trouvez-vous la classe, les enfants sont-ils difficiles?
— Au contraire monsieur, des écoliers inventifs, doués et si gentils!
— Tiens… Il est vrai que vous avez vos méthodes. Attention, je ne critique point, mais suivent-ils le programme?
— Nous sommes en avance, nous allons attaquer l'Afrique, les fractions et une petite révision de la guerre de Cent ans.
— Vous y avez de la famille?
— L'ancêtre d'une belle-sœur… en Afrique aussi d'ailleurs.
— C'est de la chance! Et ce fiancé dans les finances?
— J'ai rompu, il était trop sérieux.»
Madi, piquée par l'ironie aimable de M. Bouquet, haussa le ton et le questionna à propos des bennes; demeuraient-elles aussi fructueuses? Il répondit à voix basse qu'une caisse de boutons sans trous exceptée, il n'avait rien trouvé qui fût digne d'intérêt…