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mardi 13 avril 2010

L’étrange et véridique histoire de la famille Poussegrain

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Le père de Juste Poussegrain laissa peu de traces de sa personne ici-bas, mis à part son fils et, ultime vestige: une pièce d’archives, où son patronyme égaré dans une liste de ci-devant, figure amputé du prénom par une malencontreuse tache d’encre. Au dire de Juste, c’était un artilleur de la République, la Première, aux temps héroïques où les épaulettes d’officier poussaient du sol gras d’un champ de bataille plus vite que les pâquerettes, à la portée du premier venu courageux, pas trop sot, et plutôt chanceux.

Il n’y a aucune raison de penser que l’artilleur Poussegrain fut moins vaillant qu’un autre, puisqu’il combattit de-ci de-là durant six années de sa vie sans prendre la poudre d’escampette, mais il manquait de jugeote. Et avec ça, il avait une guigne à faire peur, surtout qu’il tirait au canon de son état. Ambitieux et cupide, disposition d’esprit qui peut toucher le simplet aussi bien qu’un sujet éveillé, il s’était enrôlé un matin de carmagnole dans l’armée qui traversait son village, parce qu’il voulait devenir riche promptement, et qu’il trouvait astucieux de s’en remettre à l’étoile d’un chef pour le mener sur les chemins de la fortune. A trente ans, il était donc toujours artilleur et servait dans l’armée d’Italie lorsque survinrent, en 1794, les événements qui devaient le perdre. Il lui fallut d’abord épouser une vivandière enceinte de six mois, une rosse disgraciée mais vigoureuse qui expédiait à la main un boulet de huit livres à dix pas, après qu’elle l’eut convaincu d’un coup de genou aux couilles d’assumer ses prétendues responsabilités.


La mégère des régiments avait sa petite fleur au cœur : elle rêvait d’accoucher d’une délicate fillette qu’elle emmailloterait de dentelles, cajolerait d’un bout de l’année à l’autre, entourerait tant et plus de ces soins, de cette tendresse qu’elle n’avait jamais connus dans sa putain de vie. Elle veillerait farouchement à lui épargner les outrages de la soldatesque et l’établirait un jour mercière dans une ville tranquille, grâce à ses économies, à moins que la mignonne n’épousât un sous-officier de cavalerie bien propre, et ne se métamorphosât par conséquent assez vite en jeune veuve attendrissante qu’un valeureux capitaine remarierait. La petite à coup sûr vieillirait maréchale, l’époque y était propice. On la prénommerait Justice en hommage à la république, car la vivandière était patriote. Concurremment superstitieuse, elle voulut par contre qu’un curé à l’ancienne dispensât à ses épousailles une bénédiction garantie par le Saint-Siège plutôt que par la Constitution.


Poussegrain rétribua sur sa solde divers intermédiaires et le prêtre réfractaire qui vint les marier en pleine nuit au fond d’un bois. Le curé, un escogriffe affamé, dévora à lui seul la moitié du panier de victuailles prévu par la vivandière pour sustenter la noce, laquelle se réduisait aux époux ainsi qu'à deux artiflots en guise de témoins. Trois mois plus tard, l’artilleur paya encore le baptême clandestin du jeune Poussegrain, tombé au petit matin de l’entrecuisse maternelle sur les sacs de haricots secs de la roulante. Le garçon fut appelé Juste, par dépit, et en souvenir d’une fleur fanée.


Sur ces entrefaites, un nouveau général prit le commandement de l’artillerie à l’armée d’Italie, un certain Buonaparte, petit, maigriot, agité, pète-sec. Dès qu’il eut l’occasion de l’apercevoir au cours d’une espèce de manœuvre de bienvenue, Poussegrain l’ancien jugea qu’il ne payait pas de mine. D’instinct, il pressentit que le Corse manquait d’envergure ; ce n’était pas sous ses ordres que l’on pouvait escompter accomplir de grandes choses, ni par conséquent se remplir les poches. D’ailleurs dès son arrivée, un homme de valeur comme le capitaine Ducoin, dont la grande gueule et la culotte distendue par les plus fières gonades du régiment présageaient à eux seuls d’une haute destinée, Ducoin disparut du jour au lendemain. Le bruit courut qu’il allait rejoindre Dumouriez à l’étranger, au service des émigrés de l’ancien régime. On entendrait parler de lui avant peu !


L’artillleur Poussegrain comprit qu’il atteignait un tournant important de sa vie : lui aussi devait choisir une bonne fois le camp des gagnants. Ainsi résolu à repartir d’un meilleur pied, il tenta plusieurs nuits d’affilée de mettre la main sur le sac de tissu dans lequel son épouse serrait de l’or. Comme elle le portait sous la chemise, suspendu au cou par une chaînette de cuivre, ce n’était pas une affaire simple, d’autant que le haut du sac, souple et vide, se trouvait généralement coincé entre les seins lourds. Des liaisons nerveuses d’une exquise sensibilité semblaient s’être développées au fil des économies entre la peau de sa femme et la poche de lin graisseuse. A peine Poussegrain effleurait-il le sac, que la vivandière sortait du sommeil le plus profond, les yeux allumés, soupçonneux à la clarté de la lampe à huile. Il en avait chaque fois le frisson et feignait de dormir, tandis qu’elle l’épiait ensuite longuement. Sans doute songea-t-il à l’estourbir, on ne sait, mais si ce fut le cas, la peur de louper son coup dut le retenir…

«Ton cochon de père, la nuit qu’il a tiré ses grègues, j’l’ai vu debout à côté de ma paillasse avec une buche. Quoi que tu fiches? j’y ai demandé. Y a du bruit dehors, j’descends, des fois qu’on s’en prendrait aux chevaux, qu’il me dit, faux comme le cul de la marquise. » À défaut d’or, Poussegrain l’ancien emporta donc une bûche de la réserve lorsqu’il déserta l’antre conjugal et l’armée française à la fois.

(à suivre par là)

(Ce texte connaîtra une suite, dans la mesure où il aura des lecteurs, mais les épisodes à venir ne respecteront pas nécessairement l'ordre chronologique: nous nous réservons la possibilité de faire intervenir d'autres personnages d'une longue lignée. Ce qui, d'ailleurs, a été déjà le cas avec la publication de «La vérité en quelques lignes sur Yvonne Ruchel»)

Notez que «l'Histoire des Poussegrain» sera, à l'avenir, signée Le coucou au lieu de Michel Grimaud par simple commodité, pour éviter les embarras de connexions multiples…

13 commentaires:

αяf a dit…

Ce vil Poussegrain ne me dit rien qui vaille pas plus que ce Buenoparte, général d'opérette ! :)

Bien sur que les lecteurs vont suivre ! non mais des fois !

Le coucou a dit…

Tiens, il y a quelqu'un? Bonsoir Arf… Quelquefois, pour m'amuser un peu, j'ai envie d'intervertir les contenus de "Pages" et du "Coucou", mais je ne décide pas tout seul ici… Merci de ta lecture…

HERMES a dit…

Toujours frustrant d'avoir une histoire sans connaître la suite: tu veux réinaugurez le roman-feuilleton? Pourquoi pas. En tout cas l'histoire m'intéresse. Alors vite...

αяf a dit…

En effet, c'est dommage de ne pas profiter de ton important lectorat là-bas. Mais pourquoi ne fais-tu pas un billet de présentation renvoyant ici ?

Le coucou a dit…

Hermes, si elle tient ses promesses chez nous, cette histoire serait impossible à faire entrer dans un format assez digeste pour la blogosphère. Merci de ta visite.

αяf, c'est surtout l'étanchéité entre les deux qui me semble mystérieuse. Personnellement, quand je visite régulièrement un blog, je finis toujours par m'intéresser aux pièces voisines. Je n'y reviens pas forcément souvent, parce qu'il y a des choses qui m'intéressent moins à priori, comme le tricot, la cuisine, ou les techniques diverses, mais même dans ces cas, il m'arrive d'être agréablement surpris. Quant à faire une présentation, de la pub, je ne suis pas à l'aise… Je sais un peu écrire, le reste…

Epamin' a dit…

C'est tout à fait ça, le coucou! D'abord, on séjourne longtemps dans la pièce principale, puis, un jour, comme on a une petite soif, on va chercher un verre d'eau dans la pièce voisine et on découvre une autre couleur, une autre lumière et alors, on y revient régulièrement, même sans avoir soif!

Le coucou a dit…

Epamin' c'est joliment dit, installe toi je vais mettre un bar aussi… Bonne soirée!

balmeyer a dit…

Vite la suite ! La suite ! (dit-il sachant qu'elle existe déjà !:)

Le coucou a dit…

Balmeyer grand fou!

Colombine a dit…

J'ai suivi votre invitation.. J'y suis..
J'adore votre style à 4 mains.. Je crois que je n'y arriverais pas avec l'Arf.. ( ... )On s'emmêlerait les pinceaux.. :)
Je poursuis ma lecture...

Le coucou a dit…

Colombine, je suis heureux de vous retrouver ici… Pour l'écriture en collaboration, il me faut préciser que nous la pratiquons depuis plus de trente ans… Les débuts n'étaient pas facile —d'ailleurs cela reste plein de surprises…

CC a dit…

Bonsoir,
J'aime bien ce début...ça m'évoque Michel Folco...

Continue ! :)

Le coucou a dit…

CC,
merci, et bienvenue! Côté suite, c'est déjà pas mal avancé, puisque nous en sommes au 9e épisode.