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mardi 26 juillet 2011

Les Poussegrain —11

Résumé : dans l'épisode précédent, Juste et la Blanche venaient de terminer leurs galipettes, ce qui me remet en mémoire un curieux incident survenu à l'été 2010, lorsque mon épouse et moi rendîmes visite à Juste Poussegrain et sa famille. Quittant le vénérable ancêtre, nous étions descendus de sa chambre à la cuisine de la grande demeure où nous devions nous entretenir avec Camille, l'une des représentantes de la jeune génération Poussegrain. Tout en répondant gentiment à nos questions, elle mangeait une tartine de Nutella, assise à la longue table qui se trouvait là. Soudain, il y eut un grincement au-dessus de nous et une trappe s'ouvrit dans le plafond, la tête d'une vieille personne apparut, ridée et blafarde, encadrée de cheveux blancs défaits, incroyablement longs, qui pendouillaient dans l'ouverture jusqu'à frôler la surface de la paillasse en dessous. «Peux-tu me passer le pot ? J'en goûterais bien aussi avec Mathurin», chevrota-t-elle. Camille se leva et lia obligeamment le col de son pot de Nutella à l'aide d'une mèche des cheveux de la femme, car c'était bien d'une femme qu'il s'agissait. «C'est bon, tante Constance, vous pouvez y aller ! dit-elle. —Merci petite», fit l'autre, tandis qu'elle commençait à remonter le pot au bout de ses cheveux, d'une main parcheminée. La trappe se referma en couinant, et comme nous demandions à Camille quelques explications sur cette apparition, elle proposa de nous prêter un cahier de son père, dans lequel nous trouverions relaté tout ce que nous désirions apprendre. «Ton père ne sera pas fâché ? —Ben, non ! Vous êtes de la famille, même si vous n'habitez pas ici…» De fait, plusieurs de nos innombrables cousins et cousines nous ont généreusement communiqué leurs écrits à divers moments, grâce à quoi nous avons pu entreprendre ce récit, beaucoup moins embrouillé que ne pourrait le croire le lecteur pressé. Voici donc à l'état brut ce qui peut être raconté quant à l'histoire d'amour fou de Constance et Mathurin.

Quand il était petit, mon grand-oncle Mathurin impressionnait toute la famille : cela faisait déjà du monde dans l'hôtel Poussegrain, entre la descendance en ligne directe de pépé Juste (c'est ainsi que nous appelons le patriarche, nous les jeunes de cette maison de fous), et celle des alliés, encore limitée aux Coquelin à l'époque. On trouvait Mathurin d'une précocité quelque peu monstrueuse : né avec des cheveux très noirs, des sourcils de même, tout comme le duvet présent dans ses oreilles, sur sa poitrine et le dos de ses menottes, il présentait en outre au niveau du sacrum une bosse épaisse, qui faisait songer au germe d'une queue prête à percer la peau. Tante Gertrude, nounou de la maisonnée, se montra toujours avec lui d'une tendresse un peu distante, presque craintive. Le père de Mathurin, l'arrière-grand-oncle Grégoire dont la bouche béait du matin au soir depuis toujours, l'ouvrait encore plus grande de perplexité quand il voyait son dernier fils : il y entrait des mouches aux beaux jours sans qu'il s'en aperçût. Cet enfant velu, puissant, qui prit en grandissant des yeux de braise, comme on dit de ces regards brillants qui vous dévorent vif, en tout cas animé d'un air d'intelligence alerte, à l'affût de la moindre nouveauté, cet enfant inquiétait le père au dernier degré.

Dès que Mathurin fut en âge d'apprendre à lire, on le mit en pension chez les pères jésuites à qui Grégoire donna mission de l'éduquer dans la crainte de Dieu. Il escomptait, quoi qu'il advint du gamin par la suite, que l'on mettrait en Haut Lieu cette bonne intention à son crédit. Mathurin Poussegrain ne tint pas ses promesses, il était plus poilu que méchant et aucun appendice méphistophélique ne sortit de son derrière. De plus, il se montra en fin de compte d'une intelligence moyenne ; les pères ne lui portèrent qu'un intérêt limité. La seule trace qu'il conserva plus tard de son passage chez eux fut une poignée de main d'une mollesse agaçante, sans rapport avec sa puissante carrure.

Lorsqu'il se lança dans la vie, Mathurin traversa d'abord un long passage difficile, car il se sentait mal aimé ; et de fait, chacun dans la famille le considérait avec suspicion, se demandant quels vilains desseins on pouvait bien méditer avec tant de poils noirs dans les oreilles et sur les phalanges. Hors de la maison aussi, il souffrait de la méfiance d'autrui. Dieu sait pourquoi, on le rembarrait de toutes les maisons closes de Paris alors qu'il ne s'y livrait à aucune extravagance et qu'il s'y présentait en compagnie d'amis comme il faut, tous jeunes gens de la meilleure société. Souvent solitaire à l'âge des troupes et des doutes, affamé d'amour et de reconnaissance, il souhaitait éperdument forcer la considération sinon l'affection des siens. Il se lança à corps perdu dans toutes sortes d'entreprises que la famille, échaudée par ses échecs répétés, rechignait de plus en plus à financer. L'obsession de séduire l'inclinait davantage à éblouir qu'à bonnement réussir, il repoussait donc les affaires banales, les bénéfices pépères qui se présentaient, s'attachant plutôt à des projets ambitieux, acrobatiques, souvent inspirés des idées à la mode. Quand monsieur de Lesseps creusait les portefeuilles de la vieille Europe pour son canal à Panama, Mathurin Poussegrain, associé à un ancien ingénieur sujet à des bouffées délirantes, tenta de lancer un emprunt destiné à financer le fameux percement du tunnel de Thonon-les-bains à Lausane sous le lac Léman, qui consomma tant d'encre et de salive en son temps. Cet épisode marqua d'ailleurs sa dernière erreur de jeunesse, car on lui donna à choisir, puisqu'il tenait à se rendre utile, entre un séjour à l'asile et la gérance d'une petite boutique de tissus à la porte Saint-Martin, la plus minable des possessions familiales.

Ce fut là, derrière un comptoir de bois clair où il rongeait du matin au soir sa longue règle à débiter du drap dans l'attente de la clientèle et d'une hypothétique occasion de briller, ce fut là qu'il vit Constance pour la première fois. La tête dorée, elle était laiteuse, fine de traits, légère et les os si menus qu'on l'aurait crue capable de voler si elle avait eu des plumes ; tout le contraire du robuste et noir Mathurin. Avec ses grosses pattes de bête féroce, gauches mais appliquées, ses yeux éperdus de mal aimé, son air de monstre disposé à manger dans sa petite main, il étonna si fort Constance qu'elle revint deux fois au cours de la journée, puis le lendemain encore, et le surlendemain, demander des longueurs de la même pièce de tissu qui se trouva bientôt épuisée. Il faut dire que Mathurin refusait le moindre paiement.
Par la suite, Mathurin sortit presque chaque soir et tous les dimanches à la main de Constance qui semblait mener en laisse un grand dragon aimant, docile et soucieux de ne pas effrayer la jeune femme, au point de lui laisser l'initiative du moindre baiser. À l'hôtel Poussegrain, on trouvait douteux les attendrissements de la trop jolie Constance, d'autant qu'une enquête discrète révéla qu'elle sortait d'une famille de va-nu-pieds… Cependant, notre arrière-grand-oncle Grégoire, craignant que son fils ne fût immariable, inclina en définitive à laisser l'histoire d'amour suivre son cours, sincère ou pas. Constance fut reçue dans la vieille et étrange famille, chacun s'accorda à trouver que sa personne accusait une affection pleine de dignité pour ce pauvre Mathurin, dont l'œil coulait rien qu'à la regarder.

Le jour des noces vint, et sa nuit si brève. Peu après les derniers bonsoirs, les retraites lasses des uns, des autres, la porte des mariés claqua soudain dans le couloir, au premier. On entendit des murmures précipités et comme des sanglots retenus de la mariée, puis leur porte s'ouvrit et se referma, ce fut tout.
Le lendemain, même les enfants en bas âge auraient noté les changements survenus entre Constance et Mathurin. Celui-ci rayonnait, parlait haut, se servait à table à gestes décidés, précis, libérés de la peur de casser, sans lâcher cependant celle-là qu'il tenait du bras gauche, la main creusée en coupe sur ses fesses, et il la couvrait de petits baisers sur la figure à tout propos, inconscient des mouvements divers que son attitude désinvolte provoquait autour de la longue table familiale. La transformation de Constance était plus spectaculaire encore dans sa simplicité : elle l'aimait. À la discrète palette de tendresses polies, de courtoisies galantes dont elle usait hier encore envers un beau parti, succédaient maintenant les abandons énamourés de celle qui vient de recevoir la révélation. Elle jetait à Mathurin des regards de bas en haut qui accroissaient le blanc bleuté de ses yeux, son corps entier semblait pétri de chairs subtilement lâches, oublieuses de ce protocole vigilant qui donne parfois aux galbes l'air de monter la garde.

Pendant quelques mois ce fut simplement entre eux l'amour fou. On apprit dès leur retour du voyage de noces à Venise que Constance était enceinte. Ils ne se quittaient jamais plus de cinq minutes, ils partageaient leurs ablutions, se donnaient la becquée à table avec les biscuits à champagne, se tenaient mal partout et jusqu'au magasin, aux dires de l'arrière-grand-tante Gabrielle Poussegrain, qui s'y rendit plusieurs fois à l'improviste. Quand le ventre de Constance devint pesant, elle garda le lit et Mathurin refusa de s'éloigner de sa chambre. On dut remettre la boutique de la porte Saint-Martin en gérance. En temps voulu, au jour prédit, Constance accoucha d'un garçon aussi velu que son papa, mais blond comme sa maman, ce qui arrangeait bien des choses. On l'appela Gustave, en hommage au hardi bâtisseur de la tour Eiffel qui avait si affablement reçu Mathurin l'année de son projet de tunnel sous le Léman. Ce fut alors, quand Constance repoussa à plus tard le jour de ses relevailles et que Mathurin se coucha avec elle pour lui tenir compagnie, qu'ils entamèrent une période d'amour encore plus fou. La servante devait servir presque tous les repas dans leur chambre, car ils refusaient de paraître à table autrement qu'en robe de chambre —encore ne cessaient-ils pas de se suçoter des yeux et d'échanger des petits gloussements entendus, lorsqu'on les y tolérait dans cette tenue, histoire de les voir un moment. Du matin au soir, on n'entendait que ris, sons intimes, plaintes lascives, au fond du couloir où se trouvait leur chambre. Il était défendu aux enfants de la maison d'en approcher. Cette situation se prolongea jusqu'à la naissance des jumeaux —prénommés Pierre et Ernest en signe d'admiration pour les frères Michaux, les pionniers du bicycle—, survenue dix mois à peine après la précédente. La double naissance marqua le début de leur époque d'amour de plus en plus fou.

Dès lors, ils demeurèrent joyeusement reclus, quoi qu'il advînt dans la maison, fête, drame, ou nouveau mariage, à crier, rire aux éclats, se dépenser quelquefois si fort dans leurs copulations que le tapage troublait les travaux de l'office, en dessous. Ils menèrent un train tellement indécent que d'un commun accord, désespérant de les amender, pépé Juste et l'arrière-grand-oncle Grégoire firent cloisonner le bout du couloir avant la porte de leur chambre, de manière à créer un sas moral entre le couple sans vergogne et le reste de la famille. Dans cette nouvelle et petite pièce éclairée par une simple lunette, les femmes établirent la lingerie dont les piles de draps contribuèrent à assourdir les trompettes voisines de la débauche. Pour alléger le service des domestiques, on négocia un arrangement au terme duquel le couple trouverait chaque matin derrière sa porte un seau hygiénique propre ainsi qu'un panier de victuailles, en échange du seau de la nuit et des reliefs de la veille. Plusieurs années passèrent ainsi, bizarres, mais paisibles somme toute.  À quatre reprises, près du panier des restes la servante trouva des nouveau-nés enveloppés de la nappe blanche, porteurs de billets épinglés qui indiquaient leur prénom, avec des commentaires laconiques : «George fera des étincelles comme la locomotive de M. Stephenson ; Louis n'attrapera jamais la rage ; Barthélémy, honneur à M. Thimonnier et à l'immortel couso-brodeur ; Eugénie, il en faut bien». On les confiait à tante Gertrude qui les éleva comme elle élève tout le monde ici depuis toujours, tendrement. 

Cela dura jusqu'à ce qu'il devînt nécessaire d'aménager la vieille demeure pour faire face à la croissance de la famille. Ce n'était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière. Comme on voulait transférer la lingerie sous les combles, puis transformer en chambrette le local précédemment affecté à cet usage, et encore agrandir ici, retrancher là,  Grégoire Poussegrain mit le couple pervers en demeure de sortir du lit et de monter s'installer au dernier étage, parmi les domestiques. Mathurin refusa, indigné, la dispute fit rage de part et d'autre de la porte close durant deux semaines. À la fin, notre arrière-grand-oncle ordonna aux maçons de murer la porte de son fils et de sa belle-fille.
«Demain nous obturerons votre fenêtre, sortez donc pendant qu'il est temps !»
Il espérait vaincre leur entêtement par cette menace, sans songer sérieusement à la mettre à exécution, mais au cours de la nuit suivante, Mathurin descendit dans le jardin par la fenêtre à l'aide des draps noués ensemble, après quoi il dressa une échelle contre la façade, puis hissa jusqu'à Constance qui les réceptionnait, une partie des denrées qu'il trouva dans le cellier, ainsi qu'une pioche de terrassier volée aux maçons. Au matin, son père mis au courant en béa si fort de la gueule dans sa rogne qu'il se décrocha la mâchoire et ne put articuler un mot de la journée, mais il commanda par gestes que l'on murât définitivement la fenêtre, à l'exception d'un jour minuscule destiné à laisser filtrer l'air et un peu de lumière. Des mois durant on n'entendit plus rien. Le retour de cette partie de l'hôtel Poussegrain à un silence bienséant ne laissait pas d'inquiéter les cœurs sensibles de la maisonnée qui craignaient que les marmottes lascives, comme nous les appelons toujours entre nous, ne fussent mortes de désespoir.

Une nuit d'octobre 1896 cependant, des coups violents réveillèrent la maison. La famille alarmée en trouva l'origine à l'office où de gros paquets de gravats tombaient d'un coin du plafond. Bientôt apparut dans l'ouverture du trou qu'il creusait à la pioche, le buste et la tête penchés de Mathurin, bouffi, blême, étonnamment barbu et chevelu, gras et nu —du moins pour autant qu'il était possible d'en juger à la lueur des lampes à pétrole. Sans un mot, il fit descendre au bout d'une corde un panier d'osier dans lequel dormait un nouveau-né, enveloppé d'une taie d'oreiller crasseuse.
«François-Claudius, hommage à Ravachol !
P. S : sommes à court de vivres»
, disait le billet habituel.
On s'empressa de remplir le panier de nourriture, et par la suite une honnête trappe habilla le trou du plafond, ce qui contribua beaucoup à rétablir des relations normales entre le couple reclus et la famille. Ainsi débuta pour Mathurin et Constance l'époque de l'amour archifou, celle qui dure encore.

Ceci dit, nous remettrons au prochain épisode le retour à la cantine maternelle du jeune Juste Poussegrain fraîchement déniaisé…

À suivre éventuellement… 

3 commentaires:

Nicolas a dit…

Le bonheur ! Une vie à baiser et à bouffer...

Le coucou a dit…

… et une longue, longue vie !

mike hammer papatam andropov a dit…

Merci pour cette histoire géniale et archidingue, coucou.
Ils vont s'entredévorer, après, au moins, dans un amour gigafou (pas possible autrement) ?