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Un espace pour respirer et me souvenir de ce que j'aime… Un lieu aussi où nous serons deux à nous exprimer, Marcelle et Jean-Louis.
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lundi 28 février 2011

Les Poussegrain —10

Résumé : La Grande Armée dormait toujours. Pendant ce temps, la Blanche et Juste faisaient l'amour dans un bosquet.
[De toute évidence, la situation n'aura guère évolué depuis l'épisode précédent. Heureux couple ! Heureux garçon surtout que Juste Poussegrain, à qui échut le privilège d'un déniaisement conduit par une experte dans les feux d'une copulation de cinq mois, sans désemparer —par la grâce de la distraction des feuilletonistes !
Répétons-le : on en reste d'autant plus abasourdi que Juste affecte aujourd'hui ne conserver aucun souvenir de la vaillante Blanche. Lors des entretiens que ma femme et moi eûmes avec lui l'été dernier, il nous donna l'étrange impression que sa vie avait commencé à la rencontre d'Adèle de Sainte-Touche, son épouse, pour s'achever avec la sienne. Cet insolite renoncement, révélateur d'un chagrin séculaire des plus déconcertants, eu égard à la réalité de la situation domestique des Poussegrain, mérite d'être relevé avec insistance. Car enfin, non seulement M. Poussegrain se soucie de ménager la susceptibilité post-mortem de sa défunte Adèle, ainsi que nous l'avons noté à l'occasion d'un résumé antérieur, mais il lui parle chaque soir au moment de se coucher. On nous a assuré que Madame Poussegrain traverse invariablement la porte de sa chambre sur les premiers coups de dix heures. Il n'est pas rare qu'ils rient ensemble, Adèle du rire clair qui lui est resté, ayant trépassé jeune encore, Juste du timbre ruiné de la vieillesse, espèce d'expectoration folâtre du pétuneur mal repenti.
Lorsque ma femme et moi lui fîmes remarquer qu'il avait tout de même ce bonheur rare —il l'a encore à l'heure où j'écris ces lignes—, de côtoyer l'essence et la représentation de son aimée et de s'entretenir avec elle, il réfléchit longuement, le regard perdu. «C'est ce que j'ai cru au début, dit-il… Vous voyez, une image ne fait pas une présence. —Madame Poussegrain vous parle… —Quand je la prenais dans mes bras, Adèle était de soie, monsieur, une peau plus fine et plus douce, ça n'existait pas. C'est simple, y avait pas de grain à sa peau : du pétale. Elle pesait pas bien lourd, n'empêche qu'elle remplissait mes bras, elle sentait bon ! Et vous savez quoi, monsieur ? Je sais plus comment elle sentait à l'époque qu'on vivait l'amour. Je parle pas du parfum qu'elle mettait, hein ! Je parle du sien, de la senteur de son vivant. À présent… Vous l'avez vue dans l'escalier, eh ? —Oui, un portrait en pied admirable de vérité. —Ça, c'est peint comme elle méritait, le salopard de Miladiou était à son affaire. N'empêche qu'elle est plus belle à voir de l'escalier que le nez collé à son cou. De près, y a des coups de pinceau, monsieur, y a du gros grain, y a de la pâte, c'est plus mon Adèle ! » Juste jeta un regard circulaire, méfiant, aux murs de la pièce —comprenez que sa tête et son buste déplacèrent les yeux gris délavés avec des tressauts d'engrenage grippé—, puis il reprit d'un ton plus bas : «C'est plus tout à fait la même femme non plus, il y a quelque chose de changé depuis qu'elle est passée de l'autre côté. Je sais pas quoi, une distance avec tout ce qui nous occupe par ici… —Vous voulez dire qu'elle vous montre moins d'affection ? —Non ! Oui… Enfin, elle est tendre comme si rien ne pressait, vous voyez ? Comme si elle avait le temps, et c'est plus…, c'est moins tendre que quand ça presse, quoi. —Alors, puisqu'elle accorde moins d'importance au côté trivial des choses, quel mal y aurait-il à nous parler de la Blanche, votre premier amour ? —Je vous ai dit que j'ai oublié cette fille, et ne prenez pas ma femme pour une peinture à l'eau bénite, c'est tout le contraire ! Y a une chose qu'elle n'a pas perdu, Adèle, c'est le côté soupe au lait qui lui revient d'un coup quand on se méfie pas assez. —Tout de même : cela se passait en 1809, d'après certains écrits de vos arrière-petits-enfants… Il y a prescription ! —Pas pour moi, je prendrai jamais le risque de lui faire de la peine. C'est pas parce qu'elle est toute plate quand elle vient sur mes genoux et que je peux plus l'embrasser derrière les oreilles que je l'aime moins. J'aurais dû partir avec elle ce matin-là, mais je manquais de courage. —Vous auriez voulu mourir aussi ? —On comprend pas tout de suite que c'est fini, faut y croire d'abord et j'avais peur d'y croire. Quand c'est venu, c'était trop tard, ça s'agitait de tous les côtés, puis Adèle s'est réveillée dans le tableau, l'autre Adèle je veux dire. C'était aussi la même, pardi, enfin vous savez… Alors, la trouille m'a pris, j'ai eu peur du feu si je me tuais. —Du feu ? —Celui de l'enfer : y a pas de raison pour qu'il fasse moins mal que les braises de la cheminée si on fourre la main dedans, pas vrai ?» Que voulez-vous répondre ? Que l'enfer n'existe pas et que par conséquent, Juste Poussegrain pouvait se suicider sans crainte des brûlures ? Allez dire ça à un bonhomme qui cause chaque soir à sa femme morte depuis 180 ans.]
Pour le moment, le mieux est encore de jeter un coup d'œil à ce qui se passait dans le petit bois en 1809…

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Juste lui fit l’amour d’un bistouquet précautionneux, inquiet de meurtrir sa petite loge moelleuse s’il n’y prenait garde, puis bientôt ailé par les soupirs de Blanche et le suave mitonnement de sa verge, il ne pensa plus à rien, tout occupé à voler à tire d'elle, si l'on peut dire.
Un peu plus tard, s’arrachant aux moiteurs douillettes de leurs bas-ventres, ils rabattirent leurs jupes contre l’humidité de la nuit et le garçon demanda à Blanche depuis combien de temps elle avait deviné.
― Ben, depuis ce matin, mon Justin.
― Pas Justin, mon nom c'est Juste… C’était quand on ramenait la roue ?
― Juste, ah bon ? Ça m’a fait drôle, tu peux pas savoir, comme ça, au beau milieu du chemin… C’est pas Dieu possible, v’là la Justine qu’attrape la trique ! que j’me dis.
Il émit un ricanement assez bêta, la tête renversée en arrière, le buste relevé sur ses coudes.
― Et puis, y a la Morgane qu’est venue nous aider, j’étais plus sûre, tu vois… Je me suis pensé qu’y avait gourance, parce que le bras, ça peut sentir de travers, c’est moins fin que la main. Mais après, je t’ai bien reluqué pendant que t’arrangeais la roue… Si c’est pas un garçon, celle-là, c’est que l’empereur est une impératrice et j’y connais rien aux hommes ! Ça m’a donné envie d’y tâter un bon coup et voilà, mon bichou.
Elle pouffa, se pencha sur Juste et lui donna un poutou impulsif sur la bouche.
― En tout cas, je suis bien contente de me coucher trop tard ! reprit-elle.
― Pourquoi ?
Juste devina qu’elle souriait dans le noir, il lui toucha un sein qui remplit sa main, souple et gaillard.
― T’es tout gentil quand tu bistouquettes, ça fait du plaisir, dit-elle doucement en lui caressant la main, ça change des brutasses qui déchargent comme des bestiaux !
― Comme le charron, ce tantôt ?
― Le charron ? C’est possible, mais j’sais pas trop, vu qu’il a monté la Louise…
Elle s’écarta de lui pour aller pisser accroupie en bordure du champ, puis se redressa, bâilla bruyamment et lança d’une voix soudain ensommeillée :
― Au pieu, je suis crevée !

(à suivre, peut-être ? Pour lire les épisodes précédents cliquez sur le libellé «Les Poussegrain», ci-dessous, ou utilisez l'onglet « Répertoire partiel », en haut de page.)

3 commentaires:

dedalus a dit…

Un régal ! Et pas seulement grandi par l'attente. Je suis d'avis qu'Adèle a, aura les meilleures raisons de remercier Blanche, tant elle ne pourra, n'aura pu tirer que de beaux marrons d'un déniaisement "classe experte".

Voler à tire d'elle ? Ça ! il aurait été trop dommage de ne pas pouvoir le dire.

Ch. Sanchez a dit…

Ravi de relire le Juste ! Je pensais pas voir la suite de si tôt !
J'aime beaucoup comme toujours bien sûr.

Le coucou a dit…

Dedalus,
il faudra voir, pour l'opinion d'Adèle. Je ne me souviens plus de ce qu'elle en pensait. Je dois retrouver nos notes… Ravi que le vol à tire d'elle n'ait pas échappé à ton œil d'aigle.

Christophe,
et moi de te retrouver ici, fidèle au feuilleton !

Merci à vous deux !