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mardi 26 juillet 2011

Les Poussegrain —11

Résumé : dans l'épisode précédent, Juste et la Blanche venaient de terminer leurs galipettes, ce qui me remet en mémoire un curieux incident survenu à l'été 2010, lorsque mon épouse et moi rendîmes visite à Juste Poussegrain et sa famille. Quittant le vénérable ancêtre, nous étions descendus de sa chambre à la cuisine de la grande demeure où nous devions nous entretenir avec Camille, l'une des représentantes de la jeune génération Poussegrain. Tout en répondant gentiment à nos questions, elle mangeait une tartine de Nutella, assise à la longue table qui se trouvait là. Soudain, il y eut un grincement au-dessus de nous et une trappe s'ouvrit dans le plafond, la tête d'une vieille personne apparut, ridée et blafarde, encadrée de cheveux blancs défaits, incroyablement longs, qui pendouillaient dans l'ouverture jusqu'à frôler la surface de la paillasse en dessous. «Peux-tu me passer le pot ? J'en goûterais bien aussi avec Mathurin», chevrota-t-elle. Camille se leva et lia obligeamment le col de son pot de Nutella à l'aide d'une mèche des cheveux de la femme, car c'était bien d'une femme qu'il s'agissait. «C'est bon, tante Constance, vous pouvez y aller ! dit-elle. —Merci petite», fit l'autre, tandis qu'elle commençait à remonter le pot au bout de ses cheveux, d'une main parcheminée. La trappe se referma en couinant, et comme nous demandions à Camille quelques explications sur cette apparition, elle proposa de nous prêter un cahier de son père, dans lequel nous trouverions relaté tout ce que nous désirions apprendre. «Ton père ne sera pas fâché ? —Ben, non ! Vous êtes de la famille, même si vous n'habitez pas ici…» De fait, plusieurs de nos innombrables cousins et cousines nous ont généreusement communiqué leurs écrits à divers moments, grâce à quoi nous avons pu entreprendre ce récit, beaucoup moins embrouillé que ne pourrait le croire le lecteur pressé. Voici donc à l'état brut ce qui peut être raconté quant à l'histoire d'amour fou de Constance et Mathurin.

Quand il était petit, mon grand-oncle Mathurin impressionnait toute la famille : cela faisait déjà du monde dans l'hôtel Poussegrain, entre la descendance en ligne directe de pépé Juste (c'est ainsi que nous appelons le patriarche, nous les jeunes de cette maison de fous), et celle des alliés, encore limitée aux Coquelin à l'époque. On trouvait Mathurin d'une précocité quelque peu monstrueuse : né avec des cheveux très noirs, des sourcils de même, tout comme le duvet présent dans ses oreilles, sur sa poitrine et le dos de ses menottes, il présentait en outre au niveau du sacrum une bosse épaisse, qui faisait songer au germe d'une queue prête à percer la peau. Tante Gertrude, nounou de la maisonnée, se montra toujours avec lui d'une tendresse un peu distante, presque craintive. Le père de Mathurin, l'arrière-grand-oncle Grégoire dont la bouche béait du matin au soir depuis toujours, l'ouvrait encore plus grande de perplexité quand il voyait son dernier fils : il y entrait des mouches aux beaux jours sans qu'il s'en aperçût. Cet enfant velu, puissant, qui prit en grandissant des yeux de braise, comme on dit de ces regards brillants qui vous dévorent vif, en tout cas animé d'un air d'intelligence alerte, à l'affût de la moindre nouveauté, cet enfant inquiétait le père au dernier degré.

Dès que Mathurin fut en âge d'apprendre à lire, on le mit en pension chez les pères jésuites à qui Grégoire donna mission de l'éduquer dans la crainte de Dieu. Il escomptait, quoi qu'il advint du gamin par la suite, que l'on mettrait en Haut Lieu cette bonne intention à son crédit. Mathurin Poussegrain ne tint pas ses promesses, il était plus poilu que méchant et aucun appendice méphistophélique ne sortit de son derrière. De plus, il se montra en fin de compte d'une intelligence moyenne ; les pères ne lui portèrent qu'un intérêt limité. La seule trace qu'il conserva plus tard de son passage chez eux fut une poignée de main d'une mollesse agaçante, sans rapport avec sa puissante carrure.

Lorsqu'il se lança dans la vie, Mathurin traversa d'abord un long passage difficile, car il se sentait mal aimé ; et de fait, chacun dans la famille le considérait avec suspicion, se demandant quels vilains desseins on pouvait bien méditer avec tant de poils noirs dans les oreilles et sur les phalanges. Hors de la maison aussi, il souffrait de la méfiance d'autrui. Dieu sait pourquoi, on le rembarrait de toutes les maisons closes de Paris alors qu'il ne s'y livrait à aucune extravagance et qu'il s'y présentait en compagnie d'amis comme il faut, tous jeunes gens de la meilleure société. Souvent solitaire à l'âge des troupes et des doutes, affamé d'amour et de reconnaissance, il souhaitait éperdument forcer la considération sinon l'affection des siens. Il se lança à corps perdu dans toutes sortes d'entreprises que la famille, échaudée par ses échecs répétés, rechignait de plus en plus à financer. L'obsession de séduire l'inclinait davantage à éblouir qu'à bonnement réussir, il repoussait donc les affaires banales, les bénéfices pépères qui se présentaient, s'attachant plutôt à des projets ambitieux, acrobatiques, souvent inspirés des idées à la mode. Quand monsieur de Lesseps creusait les portefeuilles de la vieille Europe pour son canal à Panama, Mathurin Poussegrain, associé à un ancien ingénieur sujet à des bouffées délirantes, tenta de lancer un emprunt destiné à financer le fameux percement du tunnel de Thonon-les-bains à Lausane sous le lac Léman, qui consomma tant d'encre et de salive en son temps. Cet épisode marqua d'ailleurs sa dernière erreur de jeunesse, car on lui donna à choisir, puisqu'il tenait à se rendre utile, entre un séjour à l'asile et la gérance d'une petite boutique de tissus à la porte Saint-Martin, la plus minable des possessions familiales.

Ce fut là, derrière un comptoir de bois clair où il rongeait du matin au soir sa longue règle à débiter du drap dans l'attente de la clientèle et d'une hypothétique occasion de briller, ce fut là qu'il vit Constance pour la première fois. La tête dorée, elle était laiteuse, fine de traits, légère et les os si menus qu'on l'aurait crue capable de voler si elle avait eu des plumes ; tout le contraire du robuste et noir Mathurin. Avec ses grosses pattes de bête féroce, gauches mais appliquées, ses yeux éperdus de mal aimé, son air de monstre disposé à manger dans sa petite main, il étonna si fort Constance qu'elle revint deux fois au cours de la journée, puis le lendemain encore, et le surlendemain, demander des longueurs de la même pièce de tissu qui se trouva bientôt épuisée. Il faut dire que Mathurin refusait le moindre paiement.
Par la suite, Mathurin sortit presque chaque soir et tous les dimanches à la main de Constance qui semblait mener en laisse un grand dragon aimant, docile et soucieux de ne pas effrayer la jeune femme, au point de lui laisser l'initiative du moindre baiser. À l'hôtel Poussegrain, on trouvait douteux les attendrissements de la trop jolie Constance, d'autant qu'une enquête discrète révéla qu'elle sortait d'une famille de va-nu-pieds… Cependant, notre arrière-grand-oncle Grégoire, craignant que son fils ne fût immariable, inclina en définitive à laisser l'histoire d'amour suivre son cours, sincère ou pas. Constance fut reçue dans la vieille et étrange famille, chacun s'accorda à trouver que sa personne accusait une affection pleine de dignité pour ce pauvre Mathurin, dont l'œil coulait rien qu'à la regarder.

Le jour des noces vint, et sa nuit si brève. Peu après les derniers bonsoirs, les retraites lasses des uns, des autres, la porte des mariés claqua soudain dans le couloir, au premier. On entendit des murmures précipités et comme des sanglots retenus de la mariée, puis leur porte s'ouvrit et se referma, ce fut tout.
Le lendemain, même les enfants en bas âge auraient noté les changements survenus entre Constance et Mathurin. Celui-ci rayonnait, parlait haut, se servait à table à gestes décidés, précis, libérés de la peur de casser, sans lâcher cependant celle-là qu'il tenait du bras gauche, la main creusée en coupe sur ses fesses, et il la couvrait de petits baisers sur la figure à tout propos, inconscient des mouvements divers que son attitude désinvolte provoquait autour de la longue table familiale. La transformation de Constance était plus spectaculaire encore dans sa simplicité : elle l'aimait. À la discrète palette de tendresses polies, de courtoisies galantes dont elle usait hier encore envers un beau parti, succédaient maintenant les abandons énamourés de celle qui vient de recevoir la révélation. Elle jetait à Mathurin des regards de bas en haut qui accroissaient le blanc bleuté de ses yeux, son corps entier semblait pétri de chairs subtilement lâches, oublieuses de ce protocole vigilant qui donne parfois aux galbes l'air de monter la garde.

Pendant quelques mois ce fut simplement entre eux l'amour fou. On apprit dès leur retour du voyage de noces à Venise que Constance était enceinte. Ils ne se quittaient jamais plus de cinq minutes, ils partageaient leurs ablutions, se donnaient la becquée à table avec les biscuits à champagne, se tenaient mal partout et jusqu'au magasin, aux dires de l'arrière-grand-tante Gabrielle Poussegrain, qui s'y rendit plusieurs fois à l'improviste. Quand le ventre de Constance devint pesant, elle garda le lit et Mathurin refusa de s'éloigner de sa chambre. On dut remettre la boutique de la porte Saint-Martin en gérance. En temps voulu, au jour prédit, Constance accoucha d'un garçon aussi velu que son papa, mais blond comme sa maman, ce qui arrangeait bien des choses. On l'appela Gustave, en hommage au hardi bâtisseur de la tour Eiffel qui avait si affablement reçu Mathurin l'année de son projet de tunnel sous le Léman. Ce fut alors, quand Constance repoussa à plus tard le jour de ses relevailles et que Mathurin se coucha avec elle pour lui tenir compagnie, qu'ils entamèrent une période d'amour encore plus fou. La servante devait servir presque tous les repas dans leur chambre, car ils refusaient de paraître à table autrement qu'en robe de chambre —encore ne cessaient-ils pas de se suçoter des yeux et d'échanger des petits gloussements entendus, lorsqu'on les y tolérait dans cette tenue, histoire de les voir un moment. Du matin au soir, on n'entendait que ris, sons intimes, plaintes lascives, au fond du couloir où se trouvait leur chambre. Il était défendu aux enfants de la maison d'en approcher. Cette situation se prolongea jusqu'à la naissance des jumeaux —prénommés Pierre et Ernest en signe d'admiration pour les frères Michaux, les pionniers du bicycle—, survenue dix mois à peine après la précédente. La double naissance marqua le début de leur époque d'amour de plus en plus fou.

Dès lors, ils demeurèrent joyeusement reclus, quoi qu'il advînt dans la maison, fête, drame, ou nouveau mariage, à crier, rire aux éclats, se dépenser quelquefois si fort dans leurs copulations que le tapage troublait les travaux de l'office, en dessous. Ils menèrent un train tellement indécent que d'un commun accord, désespérant de les amender, pépé Juste et l'arrière-grand-oncle Grégoire firent cloisonner le bout du couloir avant la porte de leur chambre, de manière à créer un sas moral entre le couple sans vergogne et le reste de la famille. Dans cette nouvelle et petite pièce éclairée par une simple lunette, les femmes établirent la lingerie dont les piles de draps contribuèrent à assourdir les trompettes voisines de la débauche. Pour alléger le service des domestiques, on négocia un arrangement au terme duquel le couple trouverait chaque matin derrière sa porte un seau hygiénique propre ainsi qu'un panier de victuailles, en échange du seau de la nuit et des reliefs de la veille. Plusieurs années passèrent ainsi, bizarres, mais paisibles somme toute.  À quatre reprises, près du panier des restes la servante trouva des nouveau-nés enveloppés de la nappe blanche, porteurs de billets épinglés qui indiquaient leur prénom, avec des commentaires laconiques : «George fera des étincelles comme la locomotive de M. Stephenson ; Louis n'attrapera jamais la rage ; Barthélémy, honneur à M. Thimonnier et à l'immortel couso-brodeur ; Eugénie, il en faut bien». On les confiait à tante Gertrude qui les éleva comme elle élève tout le monde ici depuis toujours, tendrement. 

Cela dura jusqu'à ce qu'il devînt nécessaire d'aménager la vieille demeure pour faire face à la croissance de la famille. Ce n'était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière. Comme on voulait transférer la lingerie sous les combles, puis transformer en chambrette le local précédemment affecté à cet usage, et encore agrandir ici, retrancher là,  Grégoire Poussegrain mit le couple pervers en demeure de sortir du lit et de monter s'installer au dernier étage, parmi les domestiques. Mathurin refusa, indigné, la dispute fit rage de part et d'autre de la porte close durant deux semaines. À la fin, notre arrière-grand-oncle ordonna aux maçons de murer la porte de son fils et de sa belle-fille.
«Demain nous obturerons votre fenêtre, sortez donc pendant qu'il est temps !»
Il espérait vaincre leur entêtement par cette menace, sans songer sérieusement à la mettre à exécution, mais au cours de la nuit suivante, Mathurin descendit dans le jardin par la fenêtre à l'aide des draps noués ensemble, après quoi il dressa une échelle contre la façade, puis hissa jusqu'à Constance qui les réceptionnait, une partie des denrées qu'il trouva dans le cellier, ainsi qu'une pioche de terrassier volée aux maçons. Au matin, son père mis au courant en béa si fort de la gueule dans sa rogne qu'il se décrocha la mâchoire et ne put articuler un mot de la journée, mais il commanda par gestes que l'on murât définitivement la fenêtre, à l'exception d'un jour minuscule destiné à laisser filtrer l'air et un peu de lumière. Des mois durant on n'entendit plus rien. Le retour de cette partie de l'hôtel Poussegrain à un silence bienséant ne laissait pas d'inquiéter les cœurs sensibles de la maisonnée qui craignaient que les marmottes lascives, comme nous les appelons toujours entre nous, ne fussent mortes de désespoir.

Une nuit d'octobre 1896 cependant, des coups violents réveillèrent la maison. La famille alarmée en trouva l'origine à l'office où de gros paquets de gravats tombaient d'un coin du plafond. Bientôt apparut dans l'ouverture du trou qu'il creusait à la pioche, le buste et la tête penchés de Mathurin, bouffi, blême, étonnamment barbu et chevelu, gras et nu —du moins pour autant qu'il était possible d'en juger à la lueur des lampes à pétrole. Sans un mot, il fit descendre au bout d'une corde un panier d'osier dans lequel dormait un nouveau-né, enveloppé d'une taie d'oreiller crasseuse.
«François-Claudius, hommage à Ravachol !
P. S : sommes à court de vivres»
, disait le billet habituel.
On s'empressa de remplir le panier de nourriture, et par la suite une honnête trappe habilla le trou du plafond, ce qui contribua beaucoup à rétablir des relations normales entre le couple reclus et la famille. Ainsi débuta pour Mathurin et Constance l'époque de l'amour archifou, celle qui dure encore.

Ceci dit, nous remettrons au prochain épisode le retour à la cantine maternelle du jeune Juste Poussegrain fraîchement déniaisé…

À suivre éventuellement… 

lundi 28 février 2011

Les Poussegrain —10

Résumé : La Grande Armée dormait toujours. Pendant ce temps, la Blanche et Juste faisaient l'amour dans un bosquet.
[De toute évidence, la situation n'aura guère évolué depuis l'épisode précédent. Heureux couple ! Heureux garçon surtout que Juste Poussegrain, à qui échut le privilège d'un déniaisement conduit par une experte dans les feux d'une copulation de cinq mois, sans désemparer —par la grâce de la distraction des feuilletonistes !
Répétons-le : on en reste d'autant plus abasourdi que Juste affecte aujourd'hui ne conserver aucun souvenir de la vaillante Blanche. Lors des entretiens que ma femme et moi eûmes avec lui l'été dernier, il nous donna l'étrange impression que sa vie avait commencé à la rencontre d'Adèle de Sainte-Touche, son épouse, pour s'achever avec la sienne. Cet insolite renoncement, révélateur d'un chagrin séculaire des plus déconcertants, eu égard à la réalité de la situation domestique des Poussegrain, mérite d'être relevé avec insistance. Car enfin, non seulement M. Poussegrain se soucie de ménager la susceptibilité post-mortem de sa défunte Adèle, ainsi que nous l'avons noté à l'occasion d'un résumé antérieur, mais il lui parle chaque soir au moment de se coucher. On nous a assuré que Madame Poussegrain traverse invariablement la porte de sa chambre sur les premiers coups de dix heures. Il n'est pas rare qu'ils rient ensemble, Adèle du rire clair qui lui est resté, ayant trépassé jeune encore, Juste du timbre ruiné de la vieillesse, espèce d'expectoration folâtre du pétuneur mal repenti.
Lorsque ma femme et moi lui fîmes remarquer qu'il avait tout de même ce bonheur rare —il l'a encore à l'heure où j'écris ces lignes—, de côtoyer l'essence et la représentation de son aimée et de s'entretenir avec elle, il réfléchit longuement, le regard perdu. «C'est ce que j'ai cru au début, dit-il… Vous voyez, une image ne fait pas une présence. —Madame Poussegrain vous parle… —Quand je la prenais dans mes bras, Adèle était de soie, monsieur, une peau plus fine et plus douce, ça n'existait pas. C'est simple, y avait pas de grain à sa peau : du pétale. Elle pesait pas bien lourd, n'empêche qu'elle remplissait mes bras, elle sentait bon ! Et vous savez quoi, monsieur ? Je sais plus comment elle sentait à l'époque qu'on vivait l'amour. Je parle pas du parfum qu'elle mettait, hein ! Je parle du sien, de la senteur de son vivant. À présent… Vous l'avez vue dans l'escalier, eh ? —Oui, un portrait en pied admirable de vérité. —Ça, c'est peint comme elle méritait, le salopard de Miladiou était à son affaire. N'empêche qu'elle est plus belle à voir de l'escalier que le nez collé à son cou. De près, y a des coups de pinceau, monsieur, y a du gros grain, y a de la pâte, c'est plus mon Adèle ! » Juste jeta un regard circulaire, méfiant, aux murs de la pièce —comprenez que sa tête et son buste déplacèrent les yeux gris délavés avec des tressauts d'engrenage grippé—, puis il reprit d'un ton plus bas : «C'est plus tout à fait la même femme non plus, il y a quelque chose de changé depuis qu'elle est passée de l'autre côté. Je sais pas quoi, une distance avec tout ce qui nous occupe par ici… —Vous voulez dire qu'elle vous montre moins d'affection ? —Non ! Oui… Enfin, elle est tendre comme si rien ne pressait, vous voyez ? Comme si elle avait le temps, et c'est plus…, c'est moins tendre que quand ça presse, quoi. —Alors, puisqu'elle accorde moins d'importance au côté trivial des choses, quel mal y aurait-il à nous parler de la Blanche, votre premier amour ? —Je vous ai dit que j'ai oublié cette fille, et ne prenez pas ma femme pour une peinture à l'eau bénite, c'est tout le contraire ! Y a une chose qu'elle n'a pas perdu, Adèle, c'est le côté soupe au lait qui lui revient d'un coup quand on se méfie pas assez. —Tout de même : cela se passait en 1809, d'après certains écrits de vos arrière-petits-enfants… Il y a prescription ! —Pas pour moi, je prendrai jamais le risque de lui faire de la peine. C'est pas parce qu'elle est toute plate quand elle vient sur mes genoux et que je peux plus l'embrasser derrière les oreilles que je l'aime moins. J'aurais dû partir avec elle ce matin-là, mais je manquais de courage. —Vous auriez voulu mourir aussi ? —On comprend pas tout de suite que c'est fini, faut y croire d'abord et j'avais peur d'y croire. Quand c'est venu, c'était trop tard, ça s'agitait de tous les côtés, puis Adèle s'est réveillée dans le tableau, l'autre Adèle je veux dire. C'était aussi la même, pardi, enfin vous savez… Alors, la trouille m'a pris, j'ai eu peur du feu si je me tuais. —Du feu ? —Celui de l'enfer : y a pas de raison pour qu'il fasse moins mal que les braises de la cheminée si on fourre la main dedans, pas vrai ?» Que voulez-vous répondre ? Que l'enfer n'existe pas et que par conséquent, Juste Poussegrain pouvait se suicider sans crainte des brûlures ? Allez dire ça à un bonhomme qui cause chaque soir à sa femme morte depuis 180 ans.]
Pour le moment, le mieux est encore de jeter un coup d'œil à ce qui se passait dans le petit bois en 1809…

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Juste lui fit l’amour d’un bistouquet précautionneux, inquiet de meurtrir sa petite loge moelleuse s’il n’y prenait garde, puis bientôt ailé par les soupirs de Blanche et le suave mitonnement de sa verge, il ne pensa plus à rien, tout occupé à voler à tire d'elle, si l'on peut dire.
Un peu plus tard, s’arrachant aux moiteurs douillettes de leurs bas-ventres, ils rabattirent leurs jupes contre l’humidité de la nuit et le garçon demanda à Blanche depuis combien de temps elle avait deviné.
― Ben, depuis ce matin, mon Justin.
― Pas Justin, mon nom c'est Juste… C’était quand on ramenait la roue ?
― Juste, ah bon ? Ça m’a fait drôle, tu peux pas savoir, comme ça, au beau milieu du chemin… C’est pas Dieu possible, v’là la Justine qu’attrape la trique ! que j’me dis.
Il émit un ricanement assez bêta, la tête renversée en arrière, le buste relevé sur ses coudes.
― Et puis, y a la Morgane qu’est venue nous aider, j’étais plus sûre, tu vois… Je me suis pensé qu’y avait gourance, parce que le bras, ça peut sentir de travers, c’est moins fin que la main. Mais après, je t’ai bien reluqué pendant que t’arrangeais la roue… Si c’est pas un garçon, celle-là, c’est que l’empereur est une impératrice et j’y connais rien aux hommes ! Ça m’a donné envie d’y tâter un bon coup et voilà, mon bichou.
Elle pouffa, se pencha sur Juste et lui donna un poutou impulsif sur la bouche.
― En tout cas, je suis bien contente de me coucher trop tard ! reprit-elle.
― Pourquoi ?
Juste devina qu’elle souriait dans le noir, il lui toucha un sein qui remplit sa main, souple et gaillard.
― T’es tout gentil quand tu bistouquettes, ça fait du plaisir, dit-elle doucement en lui caressant la main, ça change des brutasses qui déchargent comme des bestiaux !
― Comme le charron, ce tantôt ?
― Le charron ? C’est possible, mais j’sais pas trop, vu qu’il a monté la Louise…
Elle s’écarta de lui pour aller pisser accroupie en bordure du champ, puis se redressa, bâilla bruyamment et lança d’une voix soudain ensommeillée :
― Au pieu, je suis crevée !

(à suivre, peut-être ? Pour lire les épisodes précédents cliquez sur le libellé «Les Poussegrain», ci-dessous, ou utilisez l'onglet « Répertoire partiel », en haut de page.)

samedi 25 septembre 2010

Les Poussegrain —9

Résumé présumé : Or donc, la Blanche vient de mettre le doigt sur le secret de Justine —ce qui est une façon de parler, puisqu'il qu'il était question d'une main entière dont l'histoire ne dit pas s'il s'agit de la gauche ou de la droite.

[ À propos de ce que l'on sait ou ne sait plus, il est par ailleurs curieux de noter que Juste Poussegrain en son grand âge semble avoir gommé Blanche de sa mémoire. On pourrait certes, expliquer cet oubli par la blessure d'amour-propre que dut lui causer l'obligation de s'habiller en fille et de se faire appeler Justine —le lecteur fidèle sait déjà que le travestissement imposé par sa digne mère le fit souffrir—, mais ce serait un peu simpliste. Juste Poussegrain a vécu trop longtemps et connu assez de tribulations pour n'attacher aucune importance à cette péripétie de l'adolescence.

À l'occasion de l'un de nos entretiens avec lui, nous nous sommes néanmoins étonnés qu'il ait pu oublier la Blanche. «Mais enfin, monsieur Poussegrain : Jamais de la vie, on ne l'oubliera, la première fill' qu'on a pris' dans ses bras… Rappelez-vous Brassens ! —Brassens ? Ça me dit rien non plus, je devrais connaître?» Et comme ma femme entonnait le début de la chanson, qui aurait dû précisément lui parler ( «J'ai tout oublié des campagnes d'Austerlitz et de Waterloo…»), il l'interrompit en agitant sa grande main marquetée d'années. «Vous fatiguez pas ! J'écoute pas la musique d'aujourd'hui…»

Juste se leva de son fauteuil et s'approcha à petits pas d'un guéridon encombré de tout un foutoir dont nous vous épargnerons la description. Il farfouilla dedans, déplaça des objets, et brandit un iPod, avec un sourire indéfinissable. «C'est un cadeau de ma petite-fille…» La phrase resta en suspens le temps d'une intense réflexion, puis il reprit : «Bon, je sais plus laquelle… Quand elle repassera, faut que je lui dise de me remettre l'électricité dedans, ça marche plus. Elle est gentille, cette petite : elle a recopié toutes mes musiques, parce que le gramophone est foutu…» Ce disant, il indiqua d'un mouvement de tête les éléments d'une chaîne hi-fi empilés sur une chaise paillée Directoire.

N'allez pas conclure de cette anecdote que Juste soit devenu gâteux en vieillissant, au point de ne plus se souvenir du nom de ses petits-enfants : c'est qu'il a vraiment beaucoup vieilli, et par conséquent accumulé un nombre de descendants qui défierait la mémoire de n'importe qui à sa place. Il délaissa l'iPod et fouilla le bazar sur le guéridon d'où il finit par exhumer une pochette de 45 tours qu'il nous tendit. «Et celle-là, vous la connaissez ?» Par dessus l'épaule de ma femme, j'aperçus un grognard de l'Empire en illustration, ainsi qu'un titre en vedette : «Le chant de l'oignon». «Non, je ne crois pas la connaître, répondit ma femme. —Ah, vous voyez ! Je suis comme tout le monde : j'aime surtout la musique de ma jeunesse. —Précisément, votre jeunesse ! C'est étonnant que vous ayez oublié Blanche, non ? —Il s'est passé tellement de choses, vous savez… La retraite de Russie, j'ai perdu ma mère, ce salopard de Miladiou a rappliqué, j'ai eu un commerce à Berlin… Pourquoi je me souviendrais de cette Blanche ? —Parce que c'était la première, dis-je avec un sourire. —Vouais, bon ! Insistez pas, ma femme écoute peut-être !» coupa-t-il avec une soudaine impatience, balayant l'air d'un geste qui englobait la pièce…

Nous aurons l'occasion de parler plus avant dans le récit d'Adèle de Sainte-Touche, la défunte épouse de M. Poussegrain ; remarquons toutefois qu'il semblait douteux qu'elle pût écouter notre conversation, car son magnifique portrait en pied est accroché au mur de l'escalier d'honneur, séparé de la chambre par une volée de marches et un couloir d'environ une vingtaine de mètres … Néanmoins, nous nous abstînmes d'insister quant à ses relations avec Blanche, clairement évoquées dans plusieurs des dizaines de cahiers relatant l'histoire de la famille, noircis par ses descendants.]

Ceci dit, où en sommes nous de la Blanche et de la Justine ? Voilà: sur une molle couche d'herbe et de feuilles mortes, la jeune femme vient de saisir Justine aux parties, à travers sa jupe —il faut entendre qu'il est question des parties de Juste, sans quoi Blanche n'eut rien trouvé à secouer aux parties intimes d'une Justine véritable…

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« C’est ben ça, mon pauvre bichou !» reprit-elle sur le même ton, sans que garçon sache bien s’il était question de son âge ou de la soudaine dilatation de sa bistouquette sous la pression de la menotte.

« À quoi qu’elle pense, ta mère, hein ! C’est pas des choses à faire, susurra-t-elle le palpant, y a de quoi tourner culophile. T’en fais pas, mon Justin, je vas t’arranger ça…»

Ensuite Blanche se tut, elle n’était pas causeuse au labeur, mais fit beaucoup pour soulager le tourment identitaire du jeune Poussegrain et l’illuminer quant au bon usage de la sexualité. Le poulain d’abord monté à cru, elle mena un trot pantelant aussi prolongé que ses forces le permirent. Les bras collés au corps, les poings crispés, Juste l’écoutait haleter et geindre, épaté que sa contribution pacifique put engendrer autant d’effets. Enfin hors d’haleine, la vaillante chavira sur l’herbe, le garçon toujours planté dans son entre-cuisses.

« T’es un coriace, toi ! Besogne un peu, mon bichou !»

(à suivre, peut-être ? Pour lire les épisodes précédents se reporter à l'onglet «Répertoire» )




samedi 18 septembre 2010

Les Poussegrain —8

Résumé: Le jeune Juste devenu Justine porte jupons et sert la soupe aux troupes napoléoniennes. Sa mère la Poussegrain mise à part, personne ne connaît le secret. Et voilà qu'un jour, roulant à deux et à bras une pesante roue de chariot, comme il peut arriver par les chemins de l'Histoire, le coude de la Blanche vint à lui frotter le bas-ventre… C'est à peu près à ce point que nous en sommes, Blanche la perle du putier de La Chevalière ayant donné un rendez-vous à Justine pour la nuit suivante. Le lecteur serait bien inspiré de se reporter aux premiers épisodes s'il veut comprendre quelque chose à l'étonnant et véridique destin de Juste Poussegrain, avec qui nous trinquâmes cet été encore, puisqu'il coule une interminable retraite en son hôtel de la rue du Seau de fer, dans le Marais…

Une fois les charriots parvenus sans autre encombre à leur nouveau campement, la journée achevée, les gamelles torchées, les feux réduits à braises, les chaudrons couverts ―deux chaudières qu’on ne récurait jamais, les restes du jour servant de fond à la pitance du lendemain : la soupe aux légumes secs et le ragoût, soit la même soupe agrémentée de morceaux de viande―, la cantine close enfin, la vivandière décrocha la lanterne de l’auvent et monta se coucher en maugréant.
« Journée de merde, amène-toi, Justine.
― J’ai pas sommeil, je reste un peu.
― Y aura pus de lumière, faudra voir à pas me marcher dessus, eh !
― Je ferai attention, mère. »
Le chariot bougea avec des grincements sourds tandis que la Poussegrain s’installait pour la nuit. Son ombre massive se dandina sur la bâche jusqu’à ce qu’elle éteignît la lanterne et se couchât avec un grognement soulagé. Juste attendit un moment encore, accoudé à la table. Enfin, un chapelet de pets carillonna dans la roulante le rituel de l’endormissement maternel et le garçon se mit debout, tranquillisé.

Il s’écarta du chariot à la lueur roussâtre des feux de bivouacs distants et, la démarche incertaine, se rapprocha timidement du putier de la Chevalière établi ce soir-là dans les parages d’une petite unité du train des équipages parmi laquelle se trouvait un charron. Juste avait aperçu celui-ci s’affairer en bras de chemise à remplacer son bricolage par une pièce neuve, puis vérifier et graisser chaque roue du fourgon. Autant qu’il avait pu en juger de loin, sa curiosité un tantinet jalouse gênée par le va-et-vient d’uniformes alentour du putier, la mère maquerelle et ses filles avaient prodigué leur reconnaissance au bonhomme une partie de la soirée. Il était resté dîner avec elles, dehors sous la toile de tente d’où fusaient rires et éclats de voix ; Juste ne l’avait pas vu repartir, peut-être se trouvait-il maintenant dans la voiture à se régaler d’une fille pour dessert, la Blanche, qui sait ?

C’était la première fois qu’il s’arrêtait à l’idée que Blanche prenait des coups et se faisait défoncer comme les autres, et même plus souvent que les autres. Ça lui fit un choc. Elle avait un petit coude si doux, comment ce charron pouvait-il la faire souffrir ! Pff ! Juste souffla son incompréhension par la bouche, et parcourut les derniers mètres le séparant du fourgon avec circonspection. Si ça lui plaisait à elle d’être battue, fort bien, mais il n’était plus aussi sûr d’avoir envie de la voir. Pourquoi faire d’ailleurs, puisque la roue était réparée et qu’ils n’auraient même pas le plaisir de la pousser encore un peu ensemble ? Quand la Blanche lui avait demandé de venir, il s’était senti tout drôle dedans, comme s’il avait reçu un petit coup de coude là, et il avait dit oui. Mais cet instant de grâce de la matinée était loin, il appréhendait brusquement le tête à tête avec elle…

Juste frissonna, trop tard pour s’en aller : assise toute seule sous la tente, la Blanche l’avait vu arriver. Elle se leva de son tabouret et approcha nonchalamment.
« Alors te voilà, la Justine ! Je me demandais si que tu viendrais, dit-elle à voix basse.
― J’avais dit qu’oui… »
Elle prit affectueusement sa main entre les siennes et tendit un instant l’oreille aux bruits de conversations paisibles qui filtraient du fourgon, puis l’entraîna du côté opposé à la ligne des feux de cantonnement, en direction d’un bosquet sans frondaison dont les branches noires griffaient le ciel étoilé. Ils marchèrent un moment au travers d’un labour, se tordant les pieds au creux des sillons, et dérangèrent un oiseau qui changea de gîte dans un claquement d’ailes apeuré.
« C’était quoi ? demanda Blanche, rompant le silence.
― Sais pas, une espèce de perdrix, peut-être bien…
― Fera pas d’vieux osses, la volaille, avec tous ces gaziers qu’ont l’estomac dans les talons et le fusil qui démange ! » dit Blanche avec un petit rire étouffé.

Parvenus au bosquet, la jeune femme qui tenait toujours Juste par la main, se laissa choir entre deux troncs sur un tapis d’herbe et de feuilles mortes de l’automne précédent. Cédant à son invite muette, le garçon s’assit près d’elle, à la fois craintif et sous le charme d’une atmosphère de complicité inconnue de lui. Sa surprise fut totale lorsque Blanche le renversa doucement sur le dos et murmura à son oreille : alors, comme ça, te voilà dans ton quinzième printemps, la Justine ? tout en l’empoignant entre les jambes à travers sa jupe. Vouiiiii, expira-t-il, ahuri qu’elle touchât à la vérité avec autant de désinvolture.

(à suivre, peut-être ?
Premier épisode par ici… La suite par là…)


mercredi 28 juillet 2010

Les Poussegrain —7

Résumé: Deux chariots en panne sur la route des guerres Napoléoniennes… Deux filles remontent la pente avec la roue perdue par le premier véhicule. La plus âgée, est une aimable fille à soldats prénommée Blanche —la perle du putier de la Chevalière sa patronne. Justine, la seconde, à peine adolescente, cache dans son cœur un lourd secret : elle s'appelle en réalité Juste, car c'est pour complaire à sa mère qu'il porte jupons et cheveux longs… Bref, au point où nous en sommes, le cas de Justine défie le résumé. Le lecteur insatisfait est donc invité à se plonger dans les épisodes précédents…


L’adolescente contrôlait l’équilibre du cercle tout en le poussant, alors que Blanche, plus petite, faisait tourner les rayons de bas en haut. À plusieurs reprises, un coude de la jeune femme frotta par mégarde le bas-ventre de Justine, laquelle trouva la chose plaisante et fit mine de ne rien ressentir.
« T’es devenue grandette, la Justine, ces derniers mois ! Ça te fais combien, à c’tte heure ? questionna Blanche tout à coup.
― Hein ? Oh, dans les quinze ans, je crois bien.»
Là-dessus, la venue d’une autre fille à la rescousse tarit la curiosité naissante de Blanche et renfrogna Justine, mais la roue fut à pied d’œuvre en un rien de temps. On approfondit quelque peu l’ornière du chemin à l’aplomb de l’essieu et l’on enfila le moyeu de roue sur la fusée. Restait à résoudre l’épineux problème posé par la défaillance d’un gros écrou permettant d’assujétir le moyeu à son axe, et qui s’était brisé en deux peu avant la perte de la roue… La Chevalière se voyait déjà contrainte à rouler sur trois roues seulement, au risque de disloquer son précieux fourgon, quand Justine suggéra une réparation de fortune à partir d’une bague de métal renforçant un piquet de tente fendu, attaché avec d’autres au flanc du véhicule.
« On serre le boulon là-dedans, ça tiendra un bout de temps.
― Tu saurais le faire ? dit la maquerelle dubitative.
― Peut-être bien qu’oui…
― Alors, vas-y ! Où qu’on est rendus, on risque pas grand-chose.»
L’adolescente plongea donc l’extrémité du piquet et son renfort de métal dans un foyer improvisé au bord de la route, jusqu’à ce que la bague dilatée glissât de son support carbonisé. Elle la fit chauffer encore un peu, puis saisit la pièce portée au rouge à l’aide de pinces à feu et l’ajusta à coups de marteau autour de l’écrou reconstitué sur une pierre plate. L’assemblage refroidi, l’écrou étroitement cerclé reprit sa place à l’extrémité de l’essieu, et toutes les filles de s’extasier sur l’ingéniosité de l’adolescente… La Chevalière serra Justine dans ses bras pour biser ses deux joues de gratitude, la Poussegrain se rengorgea, mains aux hanches, mais c’est le regard admiratif de Blanche, étincelant et joyeux, qui remplit Justine de fierté.
Quand le putier reprit la route, la Chevalière tenant les rênes, les passagères restées à terre marchèrent à côté jusqu’au bas de la pente afin de surveiller la solidité de la réparation. Justine et Blanche cheminaient seules dans l’intervalle séparant le bordel ambulant du fourgon de la vivandière.
« Faudrait qu’on parle, nous deux… Tranquilles, tu vois ? dit Blanche brusquement.
― On parle de quoi ?
― Là, tout de suite ? De rien ! Avec ta mère aux fesses et les autres devant, on peut pas causer tranquilles… Ça serait mieux que tu viennes faire un tour par chez nous cette nuit. Qu’est-ce que t’en dis, la Justine, tu viendrais?
― Oui.»
Blanche lui fit un sourire si gentil que Justine aurait voulu que la nuit tombe à l’instant.

(premier épisode ici… la suite par là…)

mardi 8 juin 2010

Les Poussegrain —6

Résumé: de crainte que son fils chéri ne soit enrôlé de force dans l'armée napoléonienne, Mme Poussegrain, travestit le jeune Juste en fille. Et c'est ainsi que Juste est devenu Justine…

Il n’y avait guère que la Blanche dont Juste ne se méfiait pas, une brunette de fille à soldats aux grands yeux noisette et aux lèvres pareilles à deux quartiers d’orange. Juste aimait bien la voir rappliquer au chariot. Blanche lui parlait gentiment, demandait de ses nouvelles ―alors ce doigt, la Justine, ça va-t-y mieux ? Et même s’il ne s’était plus coupé le doigt depuis des semaines, elle avait toujours une amabilité à son égard. Juste répondait d’un sourire, murmurait quelques mots d’un air timide, et chaque fois qu’il le pouvait lui servait double ration de soupe en douce de sa mère… Au fil du temps s’établissait ainsi entre eux un copinage furtif, sans nuage.

La Poussegrain aussi accueillait Blanche avec sympathie : il suffisait que la jeune femme apparaisse pour que les hommes s’empressent de lui offrir à boire. Elle sifflait ses trois ou quatre petits verres de gnôle avec bonne humeur, avalait sa gamelle de soupe, et repartait bientôt au bras d’un client. Blanche avait des ribambelles d’admirateurs disposés à l’escorter jusqu’au fourgon bâché qu’elle partageait avec une bande de filles. Parfois, ils faisaient la queue au pied de la voiture, spécialement pour elle.

Aux yeux de sa maîtresse, La Chevalière, qu’on appelait ainsi parce qu’elle se vantait d’avoir été cuissée par un aristocrate dans son enfance, Blanche était une perle, elle ne tarissait pas d’éloges à son égard.
«Des comme la Blanche, qui vous bousilleraient deux paillasses par campagne, y’en pas beaucoup ! Peut-être même qu’y en a qu’une, alors je la bichougne tant que j’y peux», avait-elle dit une fois, papotant avec la Poussegrain, ce qui arrivait rarement car les deux femmes ne s’appréciaient guère. La vivandière jalousait la condition peu fatigante de la mère maquerelle, laquelle se serait passée de sa concurrence dans la vente d’alcool, un à-côté naturel de son négoce… Il leur fallait pourtant pérégriner le plus souvent ensemble puisqu’elles parasitaient le même corps d’armée, et même se prêter main-forte à contrecœur dans les coups durs.

Aux environs d’Eckmühl, en Bavière, le putier de La Chevalière perdit un jour l’une de ses grandes roues arrière qui, sur sa lancée, dépassa le fourgon et dévala la route en pente… Juste et sa mère firent halte peu après l’incident derrière le véhicule immobilisé et bancal dont les passagères piaillaient dans la gadoue, s’accusant les unes les autres d’avoir failli à l’entretien de la voiture.
Pendant que la Poussegrain allait savourer de plus près le dépit de la Chevalière, Juste partit en quête de la roue vagabonde qu’il retrouva en bordure d’un pré, une centaine de mètres plus loin. En sautant de la route dans le pré, sa jupe soulevée par commodité, l’adolescent aperçut un cadavre en uniforme blanc couché au fond du fossé. Il redressa d’abord la roue et lui fit franchir le ruisseau avant de jeter un coup d’œil au mort.
« Qu’est-ce que tu regardes ? demanda Blanche qui arrivait pour l’aider.
― Un Autrichien, un éclaireur, on dirait…»
La jeune femme vint regarder aussi. Ses jupons tenus retroussés d’une main, un pied de chaque côté du fossé, elle s’accroupit au dessus du cadavre afin d’inspecter les poches de l’uniforme. Blanche se redressa vite et s’essuya les mains en riant.
« Y a plus rien, l’est archimort, le couillon !»
Sur cette oraison, elles entreprirent de remonter la lourde roue dont le diamètre dépassait la taille de Justine…

(premier épisode ici… la suite par là…)

jeudi 20 mai 2010

Les Poussegrain —5

Résumé: le petit Juste Poussegrain aide de son mieux sa maman qui est une pauvre vivandière filant le train aux armées impériales… La bataille d'Eylau, en 1807, bouleverse cette femme de cœur qui, pourtant, en a vu bien d'autres…

Ce fut aussi à Eylau que le garçon se découvrit une aversion définitive pour la carrière militaire. Par chance, depuis que Bonaparte avait tourné au Napoléon, la Poussegrain n’eut jamais l’occasion de lui rappeler qu’il devait faire de Juste un brave. D’ailleurs, l’empereur aurait-il rappliqué qu’elle se serait sans doute hâtée d’éloigner l’adolescent, de peur qu’un lèche-cul de soldat ne rafraîchît la mémoire de l’ogre. Tous les témoins de la scène étaient morts ou dispersés depuis belle lurette, mais la Poussegrain ne pouvait s’empêcher de la raconter aux vagues successives de ses habitués, exhibant le petit verre dans lequel le général Bonaparte avait bu, que personne n’avait plus utilisé depuis, et décrivant le tirement d’oreille de Juste comme un signe d’impérial parrainage qui donnait valeur de promesse à la boutade finale.

Au fil des ans, la vivandière s’était mise à goûter la compagnie fidèle de Juste, souvent distrayante et toujours utile, si bien qu’elle tenait à présent autant à lui qu’à sa jument Charlotte ― pour le grand hongre Louison, fallait voir : à lui seul il aurait pu tirer la roulante sur près de vingt lieues… Un gosse, surtout un garçon, c’est moins précieux qu’un bon cheval, il faut bien reconnaître, mais ça l’aurait embêtée de voir partir Juste pour le régiment à côté. Bref, la Poussegrain devenue sentimentale s’avisa après Eylau que, même loin des yeux de Napoléon, son fils risquait un jour ou l’autre d’éveiller la convoitise d’une armée à court de piétons.
Les yeux gris et le poil blond comme son fumier de père, il n’avait que treize ans, oui, mais grandet et bien bâti, il serait déjà rentré sans retouche dans la dépouille d’un tambour. Aussi saisit-elle la première occasion de coller au train de troupes qui ne la connaissaient pas encore, et travestit Juste avec des effets de fille pris dans une chaumière prussienne dont tous les habitants avaient été massacrés. Elle le pomponna d’une coiffe de coton neuve soustraite à son propre trousseau, et pour le coup, fit de lui une Justine présentable, bien qu’un peu montée en graine. Grâce à quoi le garçon réussit à traverser l’Empire en gardant ses deux yeux et ses quatre membres.

Il n’en fut pas plus heureux pour autant, car les contraintes de sa condition d’emprunt empoisonnèrent peu à peu son adolescence. Uriner à proximité d’un public, déjà, était un supplice, car une vivandière qui se respecte fait ça debout, les jupes écartées par devant, le regard altier, distrait ou rieur selon les circonstances. Faute de pouvoir empoigner son zizi sous la jupe pour viser, Juste se pissait sur les jambes à tous les coups et restait ensuite mouillé pendant de longues minutes, humilié. Sa voix sortit de la mue avec un timbre trop grave qui l’obligea à devenir une fille taciturne, frustrée du commerce de son prochain. Une fois par semaine, dès qu’il faisait assez clair au matin sous la bâche de la roulante, il épilait le regain de duvet à sa lèvre supérieure et son menton. Mais le plus pénible restait la surveillance de chaque instant qu’il devait s’imposer en présence d’étrangers, les hommes en particulier dont l’œil virait si vite de l’indifférence au salace pour un simple geste de sympathie, un battement de paupière, un frôlement involontaire, un sourire étourdi… Il passait pour une simplette mal bâtie auprès des soldats, portés à se divertir sous cape de ce que la Poussegrain aurait pu lui céder sans dommage une part de ses miches et de ses tétons.

Cela ne les décourageait pas de lui faire des avances dans le dos de sa mère, ni de claquer à l’occasion son postérieur coriace. Juste éprouvait alors des frissons de pucelle harcelée, terrifié par ces hommes débonnaires au bivouac qui pouvaient devenir en d’autres conjonctures d’une férocité irrésistible ; la seule idée de leur plaire lui donnait la nausée. Comme le petit paysan se cultive dans l’observation de la nature animale, il les avait trop vus à l’œuvre pour se représenter l’amour autrement qu’en une saillie sauvage pleine de cris, de coups, de sanglots ―il confondait avec le viol jusqu’aux ébats de sa mère, dont il ne connaissait que remuements de chariot sur sa tête, objurgations ordurières, râles, et ahans. Les femmes aussi, le mettaient mal à l’aise par leur évidente complicité avec les soldats qui dénotait un goût bizarre de la souffrance. Il n’était pas ainsi, et puisque il n’éprouvait aucun désir de leur faire du mal, il n’était pas non plus comme les hommes… Il se demandait ce qu’il était ; surtout quand il venait de prendre un plaisir solitaire. La Poussegrain ne lui était d’aucun secours en ces matières : elle ne voulait le considérer qu’en Justine depuis qu’il portait des jupes et s’énervait chaque fois qu’il tentait d’éclaircir par la bande le mystère des trois sexes ―le masculin, le féminin, et le sien.
«Méfie-toi des hommes, ma fille, c’est que des cochons !» éructait-elle pour couper court.

(premier épisode ici… la suite par là…)

mercredi 19 mai 2010

Les Poussegrain —4


Résumé des épisodes précédents:
C'est une époque où l'Europe est enceinte de Napoléon, mais elle ne le sait pas encore. L'histoire se déroule aux armées, côté intendance libérale —l'usage étant alors d'autoriser le petit commerce à pallier les carences de l'ordinaire du soldat. Le petit Juste Poussegrain tombe orphelin de père peu après sa naissance. Sa maman le ramasse, quoiqu'elle eût préféré une fille pour l'épauler plus tard dans son beau métier de vivandière. Cependant, la mère Poussegrain éduque l'enfant de son mieux ; elle lui obtient un jour, sans l'avoir sollicité, la faveur d'un tirement d'oreille de la main même du général Bonaparte…

Dès que le gosse fut en âge de se rendre utile, la vivandière le mit à trier les lentilles, et eut à cœur de l’initier aux servitudes du métier à mesure qu’il grandissait. À treize ans, il avait les mains calleuses et besognait comme un brave petit homme. On était alors en pleine guerre de la quatrième coalition contre les Prussiens, les Anglais, et les Russes. Au bivouac, Juste installait l’auvent de toile à l’arrière du chariot, dressait sur des tréteaux la planche épaisse de chêne qui tenait lieu de table, sortait les chaudrons, coupait ou ramassait du bois, puisait l’eau à la rivière, entretenait le feu, touillait la soupe, servait la troupe, enlevait les cendres, faisait la plonge et la lessive, étendait le linge, pansait les chevaux, essuyait du matin au soir les taloches de la Poussegrain qui le traitait ostensiblement en fille afin de l’humilier, l’appelant à tout bout de champ Justine ou salope, ce qui valait parfois au gamin le regard torve d’un grenadier de la clientèle.

Quand l’armée remportait une victoire et que vivandiers, vivandières et filles à soldats suivaient son train jusqu’aux portes d’une ville conquise, elle envoyait le gamin en avant-garde s’associer au pillage de la troupe, car en prenant de l’âge, elle souffrait des articulations et ne grimpait plus aussi aisément les escaliers qu’autrefois. Il advenait aussi souvent que l’on restât à piétiner aux abords de hameaux pouilleux, réduit à picorer les cadavres d’un champ de bataille en compagnie des corbeaux. La Poussegrain entraînait Juste de corps en corps.

« Occupe-toi du Prussien, là-bas, moi je vais faire ce petit lieutenant.

― Le mien bouge encore, mère…

― C’est une impression que t'as.

― Il me regarde, je vous dis !

― Retourne-le, il te verra plus, idiote. Quelle histoire, pour un gars qui sera crevé avant une heure ! »

Juste apprit à fouiller les poches et les cartouchières, à retirer la bague d’un doigt sans perdre de temps à s’émouvoir d’un dernier soupir. Il devint habile à se faufiler mine de rien dans une maison, parmi les soudards au viol et au pillage, et à repérer du premier coup d’œil ce qui satisferait sa mère : l’or, l’argent sous toutes les formes, la soie, la laine neuve, le jambon fumé, un flacon de schnaps…

Selon toute logique, ces activités de prédateur auraient dû endurcir le gamin à l’extrême ; miraculeusement il n’en était rien, Juste se donnait un mal de chien pour gagner le seul amour de sa mère, en dépit d’un dégoût grandissant de cette existence. Il agissait en automate, aveugle et sourd aux souffrances du monde pour ne pas s’abandonner à l’épouvante, à cette terreur qui le faisait surgir hurlant du sommeil et s’agripper comme un noyé à la Poussegrain.

Ils partageaient la même paillasse parce qu’elle détestait dormir seule, sans doute son unique faiblesse ―elle trouvait que la solitude au lit préfigurait celle de la tombe. Le plus souvent, elle matait ses cauchemars d’une rebuffade, mais l’attirait quelquefois contre son gros ventre avec des grommellements presque affectueux. Il se rendormait là, apaisé par ces tiédeurs inoffensives qui lui tenaient lieu de bien-être. Il se sentait à l’abri près de sa mère-laie, permanente et sûre, cette grande gueule capable d’intimider une escouade d’ivrognes, plus savante qu’un officier sur le chaos des temps dont elle ne semblait jamais étonnée.

Pourtant, la bataille d’Eylau réussit à couper le sifflet et l’appétit de la Poussegrain. Elle ne gardait aucun souvenir d’une boucherie comparable ; partout du sang, de la viande, les hommes mêlés aux chevaux dans la mort ; par dizaines de milliers des jeunes Français, des jeunes Prussiens, des jeunes Russes, estropiés, aveuglés, perforés, éventrés, décérébrés, démembrés, déchirés, éparpillés. La vivandière en resta mélancolique plus d’une semaine.

(premier épisode par ici… la suite par là…)

Texte publié initialement sur le blog «Fut-il ou versa t'il dans la facilité ?» de l'ami Arf, dans le cadre des vases communicants.

jeudi 29 avril 2010

Histoire de la famille Poussegrain 3

Résumé
1794 : Juste est orphelin de père depuis peu, mais il n'en sait rien ; sa mère la vivandière est veuve, mais elle s'en fiche.

La mère de Juste, qui ne lui pardonnait pas d’être un garçon, ne l’aimait guère ; toutefois, elle péta d’orgueil jusqu’à sa mort parce que Bonaparte s’était intéressé une fois au marmot. À deux ans, elle ligotait encore Juste de langes, couché dans une corbeille à linge qu’elle suspendait à un arbre avec des cordes, près du chariot, ce qui lui permettait de vaquer à la cuisine sans risquer de l’ébouillanter ou de l’avoir sans cesse dans les pieds. D’un simple coup de hanche au passage, elle pouvait imprimer à la corbeille un mouvement berceur durable ; de plus, le bébé restait ainsi hors de portée des loups, des chiens errants, des rats, et de tous ces agonisants haineux qui pullulent au voisinage d’un champ de bataille.

Durant le silence des armes, quelle que fût l’heure de la journée, des soldats traînaient autour de la cantine, attirés par l’odeur de soupe aux fayots ou aux lentilles, et davantage encore par cet alcool de qualité qui assurait à la mère Poussegrain une clientèle étendue, malgré sa réputation de rapacité. Où que la guerre la menât, elle avait son réseau de pourvoyeurs en eau-de-vie, grappa, rhum, vodka…, dont elle avait soin de ne jamais manquer.

Le général Bonaparte, accompagné d’un aide de camp et de son peintre personnel, un certain citoyen Gros, passa un jour à proximité de la roulante au pas de promenade d’un grand cheval noir. Toujours friand de popularité, il s’arrêta à la vue des hommes attroupés, mit pied à terre et s’entretint familièrement avec eux, tandis que le peintre faisait des croquis. Il tira l’oreille du soldat le plus ému, ainsi qu’il s’amusait parfois à le faire, disant : Alors, mon brave ! Comme la Poussegrain insistait pour lui offrir un petit verre d’eau-de-vie, il le vida d’un trait, puis il se pencha sur la corbeille de Juste, regardant le bébé fixement d’un air énigmatique. À la fin, il lui tira l’oreille droite… Juste se mit à gueuler comme un porcelet dont on tord la queue. Confus, Bonaparte remonta à cheval et lança à la cantonade : On en fera un brave !

(premier épisode ic
i la suite est par là…)

lundi 19 avril 2010

histoire de la famille Poussegrain 2

2
Résumé
1794: l'artilleur Poussegrain avait la guigne, La Poussegrain son épouse enceinte voulait une fille, mais ce fut un fils, prénommé Juste. Le héros, c'est Juste, pour le moment.

À quelque temps de là, sur la route de l’Autriche Poussegrain père réapparut bizarrement à Lyon dans la boutique d’un fripier, le ballot de ses hardes militaires sous le bras, dont il espérait tirer de quoi s’offrir un casse-croûte. Le boutiquier, qui était patriote, dépêcha son fils en douce au Comité de Salut Public et fit durer le marchandage jusqu’à l’arrivée d’une escouade de gardes…

On emmena Poussegrain et ses loques d’uniforme accusatrices. L’aurait-on arrêté deux ou trois jours plus tard, que même déserteur il pouvait sauver sa tête, mais on vivait les derniers feux de la Terreur jacobine. Poussegrain l’ancien fut guillotiné le 7 Thermidor avec une charretée d’ennemis de la nation.

Le petit Juste pour sa part, connut la vie précaire des fils de vivandières, qui est une sorte de bohème militaire par les chemins de l’Histoire. À deux ans, il entrait à Milan derrière Bonaparte ; il prit son premier bain quelques mois plus tard dans l’Alpone, où il tomba malencontreusement du dos de sa mère tandis qu’elle détroussait des soldats morts sous le pont d’Arcole. Comme on était en novembre, il bleuit si fort que la pauvre femme dut interrompre son labeur et le ramener dare-dare au chariot avant qu’il ne prît mal. Elle lui donna une bonne fessée, autant pour le réchauffer que pour le punir du manque à gagner.

De ce jour, Juste conserva une prévention irraisonnée contre la baignade que la mort de sa mère dans des circonstances comparables, des années plus tard, devait encore renforcer. Tant qu'il vécut par monts et par vaux, molécule anonyme perdue dans le vaste remugle de pieds de la troupe, cela ne porta guère à conséquence. Ce n'est qu'en rejoignant la société civile, et plus précisément la société de femmes accoutumées à une toilette hebdomadaire, voire quotidienne pour certaines extravagantes comme celle qu'il épousa, ce n'est qu'en découvrant les senteurs de la paix qu'il eut à souffrir de se laver.

Toutefois, il était encore loin de ces extrémités : à trois ans, il assistait à la bataille de Rivoli. Le petit commerce de la vivandière prospérait ; elle avait pu remplacer les deux bourrins efflanqués qui tiraient sa roulante depuis l’occupation de Nice, en 1792, par de robustes bêtes de labour italiennes. Les soldats se pressaient devant son chaudron les poches pleines, et son magot grossissait au point de lui meurtrir quelquefois les seins en dormant.

Du coup, elle dégoulinait d’admiration et de gratitude envers Bonaparte, qu’il est né coiffé, çuila, faut pas le lâcher ! Malheureusement, malgré sa détermination à coller aux basques du fortuné général ―à la traîne de son étoile, plutôt, car elle ne l’avait approché quelques instants qu’une seule fois―, elle ignora longtemps qu’il était en route vers d’autres cieux, et apprit la nouvelle de l’épopée égyptienne alors que les affaires commençaient à se gâter sérieusement pour les troupes françaises d’Italie…

À cinq ans, Juste apprit l’art de battre en retraite après les défaites de Legnano et de Magnano, sans abandonner la moindre gamelle ni une lentille à l’autrichien ou aux paysans ingrats qui leurs jetaient des pierres au passage. Sainte Barbe, qui est la patronne des artilleurs —des artilleurs français s’entend—, dut étendre sur l’enfant de feu Poussegrain et sa mère une aile miséricordieuse, car ils survécurent à la poisse obstinée des troupes républicaines jusqu’au retour de Bonaparte.

Alors, le vent tourna presque du jour au lendemain et le gamin put fréquenter à nouveau les parages de la victoire : il connut Marengo à six ans, Austerlitz à onze, et Iéna, Friedland, Wagram… Bref, il poussa tel qu’on peut s’attendre à pousser à la traîne d’un conquérant, mêlé à l’écume de son sillage.
(à suivre, peut-être…)

Le début est là… La suite ici…

mardi 13 avril 2010

L’étrange et véridique histoire de la famille Poussegrain

1

Le père de Juste Poussegrain laissa peu de traces de sa personne ici-bas, mis à part son fils et, ultime vestige: une pièce d’archives, où son patronyme égaré dans une liste de ci-devant, figure amputé du prénom par une malencontreuse tache d’encre. Au dire de Juste, c’était un artilleur de la République, la Première, aux temps héroïques où les épaulettes d’officier poussaient du sol gras d’un champ de bataille plus vite que les pâquerettes, à la portée du premier venu courageux, pas trop sot, et plutôt chanceux.

Il n’y a aucune raison de penser que l’artilleur Poussegrain fut moins vaillant qu’un autre, puisqu’il combattit de-ci de-là durant six années de sa vie sans prendre la poudre d’escampette, mais il manquait de jugeote. Et avec ça, il avait une guigne à faire peur, surtout qu’il tirait au canon de son état. Ambitieux et cupide, disposition d’esprit qui peut toucher le simplet aussi bien qu’un sujet éveillé, il s’était enrôlé un matin de carmagnole dans l’armée qui traversait son village, parce qu’il voulait devenir riche promptement, et qu’il trouvait astucieux de s’en remettre à l’étoile d’un chef pour le mener sur les chemins de la fortune. A trente ans, il était donc toujours artilleur et servait dans l’armée d’Italie lorsque survinrent, en 1794, les événements qui devaient le perdre. Il lui fallut d’abord épouser une vivandière enceinte de six mois, une rosse disgraciée mais vigoureuse qui expédiait à la main un boulet de huit livres à dix pas, après qu’elle l’eut convaincu d’un coup de genou aux couilles d’assumer ses prétendues responsabilités.


La mégère des régiments avait sa petite fleur au cœur : elle rêvait d’accoucher d’une délicate fillette qu’elle emmailloterait de dentelles, cajolerait d’un bout de l’année à l’autre, entourerait tant et plus de ces soins, de cette tendresse qu’elle n’avait jamais connus dans sa putain de vie. Elle veillerait farouchement à lui épargner les outrages de la soldatesque et l’établirait un jour mercière dans une ville tranquille, grâce à ses économies, à moins que la mignonne n’épousât un sous-officier de cavalerie bien propre, et ne se métamorphosât par conséquent assez vite en jeune veuve attendrissante qu’un valeureux capitaine remarierait. La petite à coup sûr vieillirait maréchale, l’époque y était propice. On la prénommerait Justice en hommage à la république, car la vivandière était patriote. Concurremment superstitieuse, elle voulut par contre qu’un curé à l’ancienne dispensât à ses épousailles une bénédiction garantie par le Saint-Siège plutôt que par la Constitution.


Poussegrain rétribua sur sa solde divers intermédiaires et le prêtre réfractaire qui vint les marier en pleine nuit au fond d’un bois. Le curé, un escogriffe affamé, dévora à lui seul la moitié du panier de victuailles prévu par la vivandière pour sustenter la noce, laquelle se réduisait aux époux ainsi qu'à deux artiflots en guise de témoins. Trois mois plus tard, l’artilleur paya encore le baptême clandestin du jeune Poussegrain, tombé au petit matin de l’entrecuisse maternelle sur les sacs de haricots secs de la roulante. Le garçon fut appelé Juste, par dépit, et en souvenir d’une fleur fanée.


Sur ces entrefaites, un nouveau général prit le commandement de l’artillerie à l’armée d’Italie, un certain Buonaparte, petit, maigriot, agité, pète-sec. Dès qu’il eut l’occasion de l’apercevoir au cours d’une espèce de manœuvre de bienvenue, Poussegrain l’ancien jugea qu’il ne payait pas de mine. D’instinct, il pressentit que le Corse manquait d’envergure ; ce n’était pas sous ses ordres que l’on pouvait escompter accomplir de grandes choses, ni par conséquent se remplir les poches. D’ailleurs dès son arrivée, un homme de valeur comme le capitaine Ducoin, dont la grande gueule et la culotte distendue par les plus fières gonades du régiment présageaient à eux seuls d’une haute destinée, Ducoin disparut du jour au lendemain. Le bruit courut qu’il allait rejoindre Dumouriez à l’étranger, au service des émigrés de l’ancien régime. On entendrait parler de lui avant peu !


L’artillleur Poussegrain comprit qu’il atteignait un tournant important de sa vie : lui aussi devait choisir une bonne fois le camp des gagnants. Ainsi résolu à repartir d’un meilleur pied, il tenta plusieurs nuits d’affilée de mettre la main sur le sac de tissu dans lequel son épouse serrait de l’or. Comme elle le portait sous la chemise, suspendu au cou par une chaînette de cuivre, ce n’était pas une affaire simple, d’autant que le haut du sac, souple et vide, se trouvait généralement coincé entre les seins lourds. Des liaisons nerveuses d’une exquise sensibilité semblaient s’être développées au fil des économies entre la peau de sa femme et la poche de lin graisseuse. A peine Poussegrain effleurait-il le sac, que la vivandière sortait du sommeil le plus profond, les yeux allumés, soupçonneux à la clarté de la lampe à huile. Il en avait chaque fois le frisson et feignait de dormir, tandis qu’elle l’épiait ensuite longuement. Sans doute songea-t-il à l’estourbir, on ne sait, mais si ce fut le cas, la peur de louper son coup dut le retenir…

«Ton cochon de père, la nuit qu’il a tiré ses grègues, j’l’ai vu debout à côté de ma paillasse avec une buche. Quoi que tu fiches? j’y ai demandé. Y a du bruit dehors, j’descends, des fois qu’on s’en prendrait aux chevaux, qu’il me dit, faux comme le cul de la marquise. » À défaut d’or, Poussegrain l’ancien emporta donc une bûche de la réserve lorsqu’il déserta l’antre conjugal et l’armée française à la fois.

(à suivre par là)

(Ce texte connaîtra une suite, dans la mesure où il aura des lecteurs, mais les épisodes à venir ne respecteront pas nécessairement l'ordre chronologique: nous nous réservons la possibilité de faire intervenir d'autres personnages d'une longue lignée. Ce qui, d'ailleurs, a été déjà le cas avec la publication de «La vérité en quelques lignes sur Yvonne Ruchel»)

Notez que «l'Histoire des Poussegrain» sera, à l'avenir, signée Le coucou au lieu de Michel Grimaud par simple commodité, pour éviter les embarras de connexions multiples…

samedi 15 novembre 2008

La vérité en quelques lignes sur Yvonne Ruchel.

A proprement parler, la troisième femme de Gontran n'a été en aucune façon la troisième femme de sa vie, quoique son passage fulgurant y ait laissé un souvenir impérissable. La seule chose que l'on pourrait dire à l'appui d'un décompte aussi discutable, serait qu'Yvonne Ruchel fut réellement la troisième conquête de Gontran le boiteux reçue dans l'intimité de la famille, admise à partager sa chambre de l'hôtel Poussegrain. D'abord Gontran ne l'épousa point. Ensuite, il avait eu bien d'autres aventures en ville avant elle. Enfin, Yvonne Ruchel était le pseudonyme d'un homme travesti. Il faut bien dire un jour la vérité sur le cas d'Yvonne Ruchel.
Cette personne fit entrer le sens de l'horreur et de la perversion dans une maison encline par dessus tout à la mesure. Yvonne Ruchel était peintre, elle jouissait même d'une petite réputation parmi les voyous adonnés au cubisme analytique. La première des deux nuits où Gontran l'introduisit au sein de sa vaste famille, il se passa peut-être des choses choquantes, mais rien du moins n'en rejaillit sur des innocents. Par contre, la nuit suivante, les plus sales instincts de cette personne se déchaînèrent à l'encontre du portrait en pied de Julie Poussegrain, accroché dans l'escalier, noble et belle figure d'ancêtre saisie en pleine jeunesse par la brosse d'un talentueux anonyme du XIXeme siècle. Portrait d'une telle vérité, si vivant, qu'il hurla de désespoir et de douleur jusqu'au matin, mais nul ne l'entendit car Yvonne Ruchel avait drogué tout le monde.
L'agression consista à édifier à la peinture à l'huile, autour de la victime, un appareil de cubes habilement imbriqués, puis à assener de larges aplats géométriques sur toute la surface encore libre du tableau, ne laissant subsister qu'une fenêtre par où apparaissait une moitié de visage défiguré au couteau, pâteux, ainsi qu'un œil agrandi de terreur. Le tout dans les tons bruns et gris sinistres.
Son forfait accompli, cette personne, qui semblait n'avoir séduit le malheureux Gontran qu'à cette fin, disparut.
Le vieux Juste Poussegrain faillit en mourir d'affliction, la famille dut transporter d'urgence le tableau à l'atelier de restauration du Louvre, où il demeura près d'un an en traitement. Au cours des soins, on découvrit que sous la jupe originelle du portrait, un pied manquait inexplicablement, soit que l'artiste eut manqué de temps, pressé de reproduire le vêtement, soit qu'il se fut plus simplement trouvé à cours de pigments carnés. A la demande de la famille, le restaurateur peignit une prothèse si parfaite que rien ne permit par la suite de distinguer l'ancien pied du nouveau.