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Un espace pour respirer et me souvenir de ce que j'aime… Un lieu aussi où nous serons deux à nous exprimer, Marcelle et Jean-Louis.
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mardi 28 juin 2011

Le bout du chemin

J'ai refait le chemin de nos amours et coupé trois brins secs en passant.
Le printemps avait donné un baiser à Paris, la ville s'éveillait fiévreuse d'un rêve communard. Nous courrions changer la vie, de rouges convictions aux lèvres comme les scouts chantaient la fleur au chapeau dans leurs chimères d'un autre temps. Les heures étaient graves, et si jolis tes pieds rapides chaussés de ballerines. Nous nous serrions dans l'intimité de nos cœurs portés par des foules fraternelles, la nuit craquait, les rues fumaient, la chaîne des pavés remontait entre nos mains, les tiennes en gants de soirée étirés jusqu'aux coudes —tu les avais trouvés dépareillés d'une trentaine de mètres sur un trottoir où quelqu'une, découvrant la perte du premier, avait jeté l'autre de dépit. C'était la révolution, je crois avoir gardé un peu de ses élans dans la malle aux reliques ; aucune barricade n'empêchera ta grâce d'ange noir de régner sur mes souvenirs. Qu'importe s'il manque les ailes diaphanes du Ciel jouant sur le velours moiré de ton harnois, tu fus mon seul ange de ces jours lointains au dernier soir.

J'ai refait le chemin de nos amours et ramassé trois cailloux polis par les regrets.
Nous étions reine et roi du monde dans un palais de ruines oublié dans les vignes ; Corona Borealis était ton diadème, la voie lactée mon hermine ; au nord, au sud, à l'est, la mer bornait nos états, à l'ouest était le pays des mirages. Un jour les barbares arrivèrent de là-bas et, comme dans les livres d'histoire, l'autre jour ils furent chez eux. Les murs sortirent des vignes, les sentiers devinrent tunnels de grilles que nous suivions tête basse, de la cage à la mer.

J'ai refait le chemin de nos amours en raccourci, il se perdait dans les collines de l'arrière-pays.
Tu as toujours préféré le ciel libre aux corridors étoilés de ta ville natale. Nous en avons connus de grands, le plus vaste coiffait cette forêt que je vois encore tout là-haut, du seuil de notre porte. Avec toi, j'ai appris l'abécédé de la nuit, comment sauter de la Grande Ourse à l'étoile Polaire en cinq enjambées, comment démêler la Chevelure si ténue de Bérénice, comment tracer de points d'or le w de Cassiopée ou tirer du sein des Pléïades les plus brillantes des sept sœurs : Atlas, Alcyone, Maïa, Électre, Mérope. Avec toi, j'ai appris à épeler le ciel d'Altaïr à Spica de la Vierge, je me suis couché dans l'herbe rêche des hauteurs parmi les cistes et les thyms, ta main dans la mienne, pour contempler l'univers béant et m'étourdir de son mystère.

J'ai refait le chemin de nos amours et soulevé la poussière des jours heureux sans savoir ce que je cherchais ni pouvoir retenir mes pas.
À l'endroit où nous quittions la piste près de chez nous, un ruban de goudron saugrenu domestique le raidillon qui s'achève devant un portail de fer. Ce que nous avions conquis d'espace pour écarter l'étreinte de la colline à l'haleine de lavande et de genêt d'or, aux bras noueux de chênes, aux griffes de ronces et de salsepareille, est devenu un parc robuste où il doit faire bon flâner aux heures fraîches. La tour a disparu, absorbée par la masse d'un nouveau bâtiment qui fait de la vieille maison familiale une vaste demeure commune.
C'était l'été, les oiseaux se taisent aux heures chaudes, la maison était coite. Je me suis assis sur une pierre, les yeux clos, l'oreille prêtée au passé pour retrouver la musique qui s'entendait ici autrefois, à toute heure du jour ou de la nuit. Des chiens ont aboyé du côté de la maison et deux gros dogues blancs sont accourus bientôt. Ils ne m'ont pas fait de mal, attentifs derrière le grand portail inutile que ne prolongeait aucune clôture.

J'ai refait le chemin de nos amours jusqu'à la haute maison qui ne nous ressemble plus.
Nous nous consumions de tendre solitude dans l'ocre de ses murs lourds comme murailles de forteresse, ses couloirs et escaliers obscurs dont le tic tac de l'horloge, le soir, ne suffisait pas à briser l'étendue de silence, quand se faisait plus prégnante la perte de nos ombres tutélaires. À la mauvaise saison, nous habitions parfois au milieu des nuages, c'était un spectacle étrange de les voir venir à nous, effilochant leur avant-garde à la ramure noires des chênes avant de submerger la maison de volutes grises. Tombait alors un crépuscule cotonneux dont nous ne savions pas s'il durerait une heure ou plusieurs jours. Une fois, par jeu nous ouvrîmes aux nuées une fenêtre de la salle à manger ainsi que la porte de la cuisine, à l'opposé : un lambeau de ciel sale traversa les pièces du rez-de-chaussée, déposant au passage une traînée de gouttelettes sur le sol, les murs, et les meubles.
La loi du sud voulait cependant que triomphent le soleil et cette lumière sans pareille qui font plus vive la joie, plus pesante la mélancolie. Quand chantait le piano sous tes doigts, et que des fenêtres de la tour mon regard fondait sur la mer au loin, d'un trait par-dessus les basses collines, les vallons, la plaine, un orgueil douloureux me gagnait de pouvoir écouter le bonheur qui passe sans jamais s'arrêter.

J'ai refait le chemin

mardi 24 mai 2011

Lien

Nous y sommes. Le rossignol est roi de la nuit, le jour on ne sait que devient sa couronne, son chant se mêle aux ramages du petit peuple des bois alentour. Je me souviens du rossignol d'autrefois qui habitait la vigne et les roseaux du ruisseau, si près que son discours argentin emplissait notre chambre. Dormir l'un contre l'autre, couverts par le chant du rossignol. La chienne couchait de mauvais gré dans la ruelle du lit où je la retenais d'une main par le collier, sans m'éveiller. Jalouse de notre repos, elle aurait aboyé à la fenêtre ouverte afin d'imposer silence à ce perturbateur. C'était une chienne dévouée. Le rossignol chante, les gens de bon tempérament ont la fièvre frivole de qui se croit au printemps. Toutes ces cervelles d'oiseaux ignorent que le printemps n'existe plus, la très ancienne saison des amours, celles qui faisaient le corps léger et le cœur grave en secret. Il faut au printemps un désir de bonheur pour s'épanouir, bonheur que le temps rabote jusqu'à la dernière planche de cercueil.

Un jour se dénouera le lien qui nous joignait si fort qu'une séparation de quelques heures nous affligeait sans remède. «Tu te trouves quelque part dans cette nuit qui descend. Tu fais des gestes que je ne vois pas, tu dis des mots que je n'entends pas et qui d'ailleurs ne me sont pas destinés. Je suis volée des sourires que tu ne me dédieras pas ce soir.»
Des siècles d'ambre avaient ouvré ta face aventureuse. En toi coulait le sang de héros émancipateurs et d'indiennes mélancoliques dont la tristesse parfois obscurcissait ton regard. Revenaient-elles contempler le monde par tes grands yeux ? Des temps fastueux que tu ne connus point avaient disposé ton âme à la beauté des choses comme à la quête d'une harmonie qui n'est plus de ce monde. En toi le sang coulait de musiciens errant d'un printemps à un autre, si légers qu'aucun devoir n'aurait pu les clouer à quelque coin de terre. En moi brûlait ta flamme, celle qui me rendait quelquefois hardi dans le fol espoir de te mériter. Un jour je te mériterai, je viendrai près de toi et le lien sera défait. «J'oublierais bien de vivre si tu le demandais et j'oublierais aussi d'être ce que j'étais…» Je n'ai rien demandé, pourquoi as-tu oublié ?

mercredi 23 mars 2011

Pathos, Ithos, et Arrachis

Il n'y a pas de début, tout était déjà commencé d'astronomiques lurettes, il n'y a de fondé que la fin de l'être. Tu es douceur ineffable, sourire au bord du sommeil, que la nuit prend. Qu'est-il arrivé, qui dira comment tu es partie sans adieu et si la marche au dernier quai a tourmenté ton rêve, s'il aurait suffi de crier reste ! pour que tu reviennes sur tes pas. À la fin vient le silence, le tien était noir comme la nuit qui nous bordait. La raison, dure comme chair devenue pierre dont la glace a triomphé du velours, la raison pose un point éternel au dialogue inachevé. Il ne reprendra plus, même le jour où je viendrai, l'âme est aussi chétive que ces barrettes de mémoire vidées de sens pour un soupir électrique. Et me voilà férocement jaloux de qui a foi dans la sauvegarde suprême.

Au début était le néant, Dieu éjacula et le désordre du monde fut ; à la fin viendra le sublime chaos. Dans le grouillement des âmes dont les trompettes célestes couvrent la rumeur éperdue, nous nous reconnaîtrons toi et moi, que de choses nous aurons à nous dire, que d'amour à rattraper, étrangers aux préambules du jugement dernier.

Peut-être me souviendrai-je cependant de te faire reproche de ce trop lourd silence, d'avoir attendu en vain la visite de ton spectre aimable et que chante le piano au milieu de mes nuits blanches (le 12e prélude en fa mineur du premier cahier, tiens, dont la sérénité s'étiole depuis que tu ne le joues plus pour moi).

Qu'on m'amène Dieu par la barbe, je serai intraitable. Retournez le monde, battez l'univers, fouillez jusqu'au dernier atome qui le pourrait cacher, il faut bien qu'il soit tapi quelque part. Ce qu'il a volé n'a pas de prix. Décimerait-on ses légions d'anges, mettrait-on le ciel à sac, arracherait-on ses yeux divins que cela ne suffirait pas à me rendre justice. Mes bras n'étaient bons qu'à t'étreindre, les voici ballants, mes baisers ne connaissaient que tes lèvres, je ne les trouve plus. J'ai tant de choses encore à murmurer à ton oreille, les mots se perdent dans la terre que la pluie tasse, peut-être vont-ils jusqu'à toi.

lundi 28 février 2011

Les Poussegrain —10

Résumé : La Grande Armée dormait toujours. Pendant ce temps, la Blanche et Juste faisaient l'amour dans un bosquet.
[De toute évidence, la situation n'aura guère évolué depuis l'épisode précédent. Heureux couple ! Heureux garçon surtout que Juste Poussegrain, à qui échut le privilège d'un déniaisement conduit par une experte dans les feux d'une copulation de cinq mois, sans désemparer —par la grâce de la distraction des feuilletonistes !
Répétons-le : on en reste d'autant plus abasourdi que Juste affecte aujourd'hui ne conserver aucun souvenir de la vaillante Blanche. Lors des entretiens que ma femme et moi eûmes avec lui l'été dernier, il nous donna l'étrange impression que sa vie avait commencé à la rencontre d'Adèle de Sainte-Touche, son épouse, pour s'achever avec la sienne. Cet insolite renoncement, révélateur d'un chagrin séculaire des plus déconcertants, eu égard à la réalité de la situation domestique des Poussegrain, mérite d'être relevé avec insistance. Car enfin, non seulement M. Poussegrain se soucie de ménager la susceptibilité post-mortem de sa défunte Adèle, ainsi que nous l'avons noté à l'occasion d'un résumé antérieur, mais il lui parle chaque soir au moment de se coucher. On nous a assuré que Madame Poussegrain traverse invariablement la porte de sa chambre sur les premiers coups de dix heures. Il n'est pas rare qu'ils rient ensemble, Adèle du rire clair qui lui est resté, ayant trépassé jeune encore, Juste du timbre ruiné de la vieillesse, espèce d'expectoration folâtre du pétuneur mal repenti.
Lorsque ma femme et moi lui fîmes remarquer qu'il avait tout de même ce bonheur rare —il l'a encore à l'heure où j'écris ces lignes—, de côtoyer l'essence et la représentation de son aimée et de s'entretenir avec elle, il réfléchit longuement, le regard perdu. «C'est ce que j'ai cru au début, dit-il… Vous voyez, une image ne fait pas une présence. —Madame Poussegrain vous parle… —Quand je la prenais dans mes bras, Adèle était de soie, monsieur, une peau plus fine et plus douce, ça n'existait pas. C'est simple, y avait pas de grain à sa peau : du pétale. Elle pesait pas bien lourd, n'empêche qu'elle remplissait mes bras, elle sentait bon ! Et vous savez quoi, monsieur ? Je sais plus comment elle sentait à l'époque qu'on vivait l'amour. Je parle pas du parfum qu'elle mettait, hein ! Je parle du sien, de la senteur de son vivant. À présent… Vous l'avez vue dans l'escalier, eh ? —Oui, un portrait en pied admirable de vérité. —Ça, c'est peint comme elle méritait, le salopard de Miladiou était à son affaire. N'empêche qu'elle est plus belle à voir de l'escalier que le nez collé à son cou. De près, y a des coups de pinceau, monsieur, y a du gros grain, y a de la pâte, c'est plus mon Adèle ! » Juste jeta un regard circulaire, méfiant, aux murs de la pièce —comprenez que sa tête et son buste déplacèrent les yeux gris délavés avec des tressauts d'engrenage grippé—, puis il reprit d'un ton plus bas : «C'est plus tout à fait la même femme non plus, il y a quelque chose de changé depuis qu'elle est passée de l'autre côté. Je sais pas quoi, une distance avec tout ce qui nous occupe par ici… —Vous voulez dire qu'elle vous montre moins d'affection ? —Non ! Oui… Enfin, elle est tendre comme si rien ne pressait, vous voyez ? Comme si elle avait le temps, et c'est plus…, c'est moins tendre que quand ça presse, quoi. —Alors, puisqu'elle accorde moins d'importance au côté trivial des choses, quel mal y aurait-il à nous parler de la Blanche, votre premier amour ? —Je vous ai dit que j'ai oublié cette fille, et ne prenez pas ma femme pour une peinture à l'eau bénite, c'est tout le contraire ! Y a une chose qu'elle n'a pas perdu, Adèle, c'est le côté soupe au lait qui lui revient d'un coup quand on se méfie pas assez. —Tout de même : cela se passait en 1809, d'après certains écrits de vos arrière-petits-enfants… Il y a prescription ! —Pas pour moi, je prendrai jamais le risque de lui faire de la peine. C'est pas parce qu'elle est toute plate quand elle vient sur mes genoux et que je peux plus l'embrasser derrière les oreilles que je l'aime moins. J'aurais dû partir avec elle ce matin-là, mais je manquais de courage. —Vous auriez voulu mourir aussi ? —On comprend pas tout de suite que c'est fini, faut y croire d'abord et j'avais peur d'y croire. Quand c'est venu, c'était trop tard, ça s'agitait de tous les côtés, puis Adèle s'est réveillée dans le tableau, l'autre Adèle je veux dire. C'était aussi la même, pardi, enfin vous savez… Alors, la trouille m'a pris, j'ai eu peur du feu si je me tuais. —Du feu ? —Celui de l'enfer : y a pas de raison pour qu'il fasse moins mal que les braises de la cheminée si on fourre la main dedans, pas vrai ?» Que voulez-vous répondre ? Que l'enfer n'existe pas et que par conséquent, Juste Poussegrain pouvait se suicider sans crainte des brûlures ? Allez dire ça à un bonhomme qui cause chaque soir à sa femme morte depuis 180 ans.]
Pour le moment, le mieux est encore de jeter un coup d'œil à ce qui se passait dans le petit bois en 1809…

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Juste lui fit l’amour d’un bistouquet précautionneux, inquiet de meurtrir sa petite loge moelleuse s’il n’y prenait garde, puis bientôt ailé par les soupirs de Blanche et le suave mitonnement de sa verge, il ne pensa plus à rien, tout occupé à voler à tire d'elle, si l'on peut dire.
Un peu plus tard, s’arrachant aux moiteurs douillettes de leurs bas-ventres, ils rabattirent leurs jupes contre l’humidité de la nuit et le garçon demanda à Blanche depuis combien de temps elle avait deviné.
― Ben, depuis ce matin, mon Justin.
― Pas Justin, mon nom c'est Juste… C’était quand on ramenait la roue ?
― Juste, ah bon ? Ça m’a fait drôle, tu peux pas savoir, comme ça, au beau milieu du chemin… C’est pas Dieu possible, v’là la Justine qu’attrape la trique ! que j’me dis.
Il émit un ricanement assez bêta, la tête renversée en arrière, le buste relevé sur ses coudes.
― Et puis, y a la Morgane qu’est venue nous aider, j’étais plus sûre, tu vois… Je me suis pensé qu’y avait gourance, parce que le bras, ça peut sentir de travers, c’est moins fin que la main. Mais après, je t’ai bien reluqué pendant que t’arrangeais la roue… Si c’est pas un garçon, celle-là, c’est que l’empereur est une impératrice et j’y connais rien aux hommes ! Ça m’a donné envie d’y tâter un bon coup et voilà, mon bichou.
Elle pouffa, se pencha sur Juste et lui donna un poutou impulsif sur la bouche.
― En tout cas, je suis bien contente de me coucher trop tard ! reprit-elle.
― Pourquoi ?
Juste devina qu’elle souriait dans le noir, il lui toucha un sein qui remplit sa main, souple et gaillard.
― T’es tout gentil quand tu bistouquettes, ça fait du plaisir, dit-elle doucement en lui caressant la main, ça change des brutasses qui déchargent comme des bestiaux !
― Comme le charron, ce tantôt ?
― Le charron ? C’est possible, mais j’sais pas trop, vu qu’il a monté la Louise…
Elle s’écarta de lui pour aller pisser accroupie en bordure du champ, puis se redressa, bâilla bruyamment et lança d’une voix soudain ensommeillée :
― Au pieu, je suis crevée !

(à suivre, peut-être ? Pour lire les épisodes précédents cliquez sur le libellé «Les Poussegrain», ci-dessous, ou utilisez l'onglet « Répertoire partiel », en haut de page.)

mardi 25 janvier 2011

Les conteurs sont parfois des enfants



La rose poignante de l'hiver s'était à peine ouverte que déjà le vent s'acharnait à la détacher de sa tige. Longtemps ils se souviendraient des paroles infructueuses, des larmes vaines, des prunelles cendreuses, de la brume des vins, des faces ensanglantées de lendemains de fête : l'année finissait dans un pourrissement de feuilles mortes, d'écureuils épinglés aux basses branches, frères en douleur de l'attente obstinée et comme les illusions, crucifiés. L'hiver au cœur frileux les avait tous saisis. La rose soyeuse opposait sa rondeur au couperet du vent, ses pétales s'entrouvraient comme des ailes.

La rose — ai-je dit qu'elle était rouge, rouge cruauté, rouge injustice, rouge passion surtout —, la rose luttait contre le vent, sa belle tête penchée exhalait un soupir parfumé pour chaque rafale, soupir sitôt dispersé. Ils enfantaient des fontaines d'eau saumâtre, l'orgueil blessé portait des ailes métalliques et bruissait dans leurs oreilles. Les poètes étaient morts, les pianos orphelins, la lumière avare. L'amour se voilait du loup grenat de la colère, le monde était indifférent, lentes, les heures passaient mais les jours étaient brefs. La nuit les meurtrissait encore plus sûrement, l'existence s'écoulait aussi vite qu'un ruisseau en folie, les lèvres givrées saignaient pour un sourire. Alors ils mirent les oripeaux noirs et verts de l'insurrection, se grimèrent de fureur, oignirent leurs muscles gourds. Ils exigèrent la fin du temps qui passe, ils exigèrent de grandes jambes, des esprits inventifs, des âmes sans rides, des cœurs toujours tendres, des amours toujours patientes, une énergie infatigable, ils exigèrent le triomphe de la rose sur le vent de l'hiver. Ils attendaient le printemps.

Marcelle, qui est l'auteur de ce texte, aimait passionnément la musique qu'elle pratiquait depuis de longues années. Dans l'enregistrement joint au texte, elle interprète l'étude opus 25 en fa mineur de Chopin, malheureusement enregistrée par mes soins à l'aide d'un simple appareil photo numérique.

samedi 25 septembre 2010

Les Poussegrain —9

Résumé présumé : Or donc, la Blanche vient de mettre le doigt sur le secret de Justine —ce qui est une façon de parler, puisqu'il qu'il était question d'une main entière dont l'histoire ne dit pas s'il s'agit de la gauche ou de la droite.

[ À propos de ce que l'on sait ou ne sait plus, il est par ailleurs curieux de noter que Juste Poussegrain en son grand âge semble avoir gommé Blanche de sa mémoire. On pourrait certes, expliquer cet oubli par la blessure d'amour-propre que dut lui causer l'obligation de s'habiller en fille et de se faire appeler Justine —le lecteur fidèle sait déjà que le travestissement imposé par sa digne mère le fit souffrir—, mais ce serait un peu simpliste. Juste Poussegrain a vécu trop longtemps et connu assez de tribulations pour n'attacher aucune importance à cette péripétie de l'adolescence.

À l'occasion de l'un de nos entretiens avec lui, nous nous sommes néanmoins étonnés qu'il ait pu oublier la Blanche. «Mais enfin, monsieur Poussegrain : Jamais de la vie, on ne l'oubliera, la première fill' qu'on a pris' dans ses bras… Rappelez-vous Brassens ! —Brassens ? Ça me dit rien non plus, je devrais connaître?» Et comme ma femme entonnait le début de la chanson, qui aurait dû précisément lui parler ( «J'ai tout oublié des campagnes d'Austerlitz et de Waterloo…»), il l'interrompit en agitant sa grande main marquetée d'années. «Vous fatiguez pas ! J'écoute pas la musique d'aujourd'hui…»

Juste se leva de son fauteuil et s'approcha à petits pas d'un guéridon encombré de tout un foutoir dont nous vous épargnerons la description. Il farfouilla dedans, déplaça des objets, et brandit un iPod, avec un sourire indéfinissable. «C'est un cadeau de ma petite-fille…» La phrase resta en suspens le temps d'une intense réflexion, puis il reprit : «Bon, je sais plus laquelle… Quand elle repassera, faut que je lui dise de me remettre l'électricité dedans, ça marche plus. Elle est gentille, cette petite : elle a recopié toutes mes musiques, parce que le gramophone est foutu…» Ce disant, il indiqua d'un mouvement de tête les éléments d'une chaîne hi-fi empilés sur une chaise paillée Directoire.

N'allez pas conclure de cette anecdote que Juste soit devenu gâteux en vieillissant, au point de ne plus se souvenir du nom de ses petits-enfants : c'est qu'il a vraiment beaucoup vieilli, et par conséquent accumulé un nombre de descendants qui défierait la mémoire de n'importe qui à sa place. Il délaissa l'iPod et fouilla le bazar sur le guéridon d'où il finit par exhumer une pochette de 45 tours qu'il nous tendit. «Et celle-là, vous la connaissez ?» Par dessus l'épaule de ma femme, j'aperçus un grognard de l'Empire en illustration, ainsi qu'un titre en vedette : «Le chant de l'oignon». «Non, je ne crois pas la connaître, répondit ma femme. —Ah, vous voyez ! Je suis comme tout le monde : j'aime surtout la musique de ma jeunesse. —Précisément, votre jeunesse ! C'est étonnant que vous ayez oublié Blanche, non ? —Il s'est passé tellement de choses, vous savez… La retraite de Russie, j'ai perdu ma mère, ce salopard de Miladiou a rappliqué, j'ai eu un commerce à Berlin… Pourquoi je me souviendrais de cette Blanche ? —Parce que c'était la première, dis-je avec un sourire. —Vouais, bon ! Insistez pas, ma femme écoute peut-être !» coupa-t-il avec une soudaine impatience, balayant l'air d'un geste qui englobait la pièce…

Nous aurons l'occasion de parler plus avant dans le récit d'Adèle de Sainte-Touche, la défunte épouse de M. Poussegrain ; remarquons toutefois qu'il semblait douteux qu'elle pût écouter notre conversation, car son magnifique portrait en pied est accroché au mur de l'escalier d'honneur, séparé de la chambre par une volée de marches et un couloir d'environ une vingtaine de mètres … Néanmoins, nous nous abstînmes d'insister quant à ses relations avec Blanche, clairement évoquées dans plusieurs des dizaines de cahiers relatant l'histoire de la famille, noircis par ses descendants.]

Ceci dit, où en sommes nous de la Blanche et de la Justine ? Voilà: sur une molle couche d'herbe et de feuilles mortes, la jeune femme vient de saisir Justine aux parties, à travers sa jupe —il faut entendre qu'il est question des parties de Juste, sans quoi Blanche n'eut rien trouvé à secouer aux parties intimes d'une Justine véritable…

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« C’est ben ça, mon pauvre bichou !» reprit-elle sur le même ton, sans que garçon sache bien s’il était question de son âge ou de la soudaine dilatation de sa bistouquette sous la pression de la menotte.

« À quoi qu’elle pense, ta mère, hein ! C’est pas des choses à faire, susurra-t-elle le palpant, y a de quoi tourner culophile. T’en fais pas, mon Justin, je vas t’arranger ça…»

Ensuite Blanche se tut, elle n’était pas causeuse au labeur, mais fit beaucoup pour soulager le tourment identitaire du jeune Poussegrain et l’illuminer quant au bon usage de la sexualité. Le poulain d’abord monté à cru, elle mena un trot pantelant aussi prolongé que ses forces le permirent. Les bras collés au corps, les poings crispés, Juste l’écoutait haleter et geindre, épaté que sa contribution pacifique put engendrer autant d’effets. Enfin hors d’haleine, la vaillante chavira sur l’herbe, le garçon toujours planté dans son entre-cuisses.

« T’es un coriace, toi ! Besogne un peu, mon bichou !»

(à suivre, peut-être ? Pour lire les épisodes précédents se reporter à l'onglet «Répertoire» )




samedi 18 septembre 2010

Les Poussegrain —8

Résumé: Le jeune Juste devenu Justine porte jupons et sert la soupe aux troupes napoléoniennes. Sa mère la Poussegrain mise à part, personne ne connaît le secret. Et voilà qu'un jour, roulant à deux et à bras une pesante roue de chariot, comme il peut arriver par les chemins de l'Histoire, le coude de la Blanche vint à lui frotter le bas-ventre… C'est à peu près à ce point que nous en sommes, Blanche la perle du putier de La Chevalière ayant donné un rendez-vous à Justine pour la nuit suivante. Le lecteur serait bien inspiré de se reporter aux premiers épisodes s'il veut comprendre quelque chose à l'étonnant et véridique destin de Juste Poussegrain, avec qui nous trinquâmes cet été encore, puisqu'il coule une interminable retraite en son hôtel de la rue du Seau de fer, dans le Marais…

Une fois les charriots parvenus sans autre encombre à leur nouveau campement, la journée achevée, les gamelles torchées, les feux réduits à braises, les chaudrons couverts ―deux chaudières qu’on ne récurait jamais, les restes du jour servant de fond à la pitance du lendemain : la soupe aux légumes secs et le ragoût, soit la même soupe agrémentée de morceaux de viande―, la cantine close enfin, la vivandière décrocha la lanterne de l’auvent et monta se coucher en maugréant.
« Journée de merde, amène-toi, Justine.
― J’ai pas sommeil, je reste un peu.
― Y aura pus de lumière, faudra voir à pas me marcher dessus, eh !
― Je ferai attention, mère. »
Le chariot bougea avec des grincements sourds tandis que la Poussegrain s’installait pour la nuit. Son ombre massive se dandina sur la bâche jusqu’à ce qu’elle éteignît la lanterne et se couchât avec un grognement soulagé. Juste attendit un moment encore, accoudé à la table. Enfin, un chapelet de pets carillonna dans la roulante le rituel de l’endormissement maternel et le garçon se mit debout, tranquillisé.

Il s’écarta du chariot à la lueur roussâtre des feux de bivouacs distants et, la démarche incertaine, se rapprocha timidement du putier de la Chevalière établi ce soir-là dans les parages d’une petite unité du train des équipages parmi laquelle se trouvait un charron. Juste avait aperçu celui-ci s’affairer en bras de chemise à remplacer son bricolage par une pièce neuve, puis vérifier et graisser chaque roue du fourgon. Autant qu’il avait pu en juger de loin, sa curiosité un tantinet jalouse gênée par le va-et-vient d’uniformes alentour du putier, la mère maquerelle et ses filles avaient prodigué leur reconnaissance au bonhomme une partie de la soirée. Il était resté dîner avec elles, dehors sous la toile de tente d’où fusaient rires et éclats de voix ; Juste ne l’avait pas vu repartir, peut-être se trouvait-il maintenant dans la voiture à se régaler d’une fille pour dessert, la Blanche, qui sait ?

C’était la première fois qu’il s’arrêtait à l’idée que Blanche prenait des coups et se faisait défoncer comme les autres, et même plus souvent que les autres. Ça lui fit un choc. Elle avait un petit coude si doux, comment ce charron pouvait-il la faire souffrir ! Pff ! Juste souffla son incompréhension par la bouche, et parcourut les derniers mètres le séparant du fourgon avec circonspection. Si ça lui plaisait à elle d’être battue, fort bien, mais il n’était plus aussi sûr d’avoir envie de la voir. Pourquoi faire d’ailleurs, puisque la roue était réparée et qu’ils n’auraient même pas le plaisir de la pousser encore un peu ensemble ? Quand la Blanche lui avait demandé de venir, il s’était senti tout drôle dedans, comme s’il avait reçu un petit coup de coude là, et il avait dit oui. Mais cet instant de grâce de la matinée était loin, il appréhendait brusquement le tête à tête avec elle…

Juste frissonna, trop tard pour s’en aller : assise toute seule sous la tente, la Blanche l’avait vu arriver. Elle se leva de son tabouret et approcha nonchalamment.
« Alors te voilà, la Justine ! Je me demandais si que tu viendrais, dit-elle à voix basse.
― J’avais dit qu’oui… »
Elle prit affectueusement sa main entre les siennes et tendit un instant l’oreille aux bruits de conversations paisibles qui filtraient du fourgon, puis l’entraîna du côté opposé à la ligne des feux de cantonnement, en direction d’un bosquet sans frondaison dont les branches noires griffaient le ciel étoilé. Ils marchèrent un moment au travers d’un labour, se tordant les pieds au creux des sillons, et dérangèrent un oiseau qui changea de gîte dans un claquement d’ailes apeuré.
« C’était quoi ? demanda Blanche, rompant le silence.
― Sais pas, une espèce de perdrix, peut-être bien…
― Fera pas d’vieux osses, la volaille, avec tous ces gaziers qu’ont l’estomac dans les talons et le fusil qui démange ! » dit Blanche avec un petit rire étouffé.

Parvenus au bosquet, la jeune femme qui tenait toujours Juste par la main, se laissa choir entre deux troncs sur un tapis d’herbe et de feuilles mortes de l’automne précédent. Cédant à son invite muette, le garçon s’assit près d’elle, à la fois craintif et sous le charme d’une atmosphère de complicité inconnue de lui. Sa surprise fut totale lorsque Blanche le renversa doucement sur le dos et murmura à son oreille : alors, comme ça, te voilà dans ton quinzième printemps, la Justine ? tout en l’empoignant entre les jambes à travers sa jupe. Vouiiiii, expira-t-il, ahuri qu’elle touchât à la vérité avec autant de désinvolture.

(à suivre, peut-être ?
Premier épisode par ici… La suite par là…)